Simon MD
Par ici entre la lumière
Auto-édité
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© Simon MD, 2026
Contributeur.ice.s : Nathan Aubert, Laura Dubuc, Martin Véron
Édition : BoD ∙ Books on Demand, 31 avenue Saint-Rémy, 57600 Forbach, bod@bod.fr
Impression : Libri Plureos GmbH, Friedensallee 273, 22763 Hamburg (Allemagne)
Impression à la demande
ISBN : 978-2-3226-3846-8
Dépôt légal : décembre 2025
Aux sentimentaux,
Aux rebelles,
Les deux à la fois.
« Ce livre, essentiellement inutile et absolument innocent, n'a pas été fait dans un autre but que de me divertir et d'exercer mon goût passionné de l'obstacle. »
Charles Baudelaire
PARTIE UNE
La mort
Quatre jours se sont écoulés depuis mes dix-neuf ans. Déjà. J’entends encore ma mère me dire : « Joyeux anniversaire. » Et mon père me dire : « Je t’aime. »
Durant ces quatre jours, ma grande sœur a eu le temps de mettre au monde son premier enfant. Un petit garçon. Mais il est mort quelques heures après que le premier filet d’air ne lui a fait vibrer ses bronches. C’est le médecin qui le déclara mort au petit matin.
MORT.
« Je vais informer le Juste pour préparer la cérémonie. Il vous enverra une lettre. Au revoir madame. » nous dit-il, de marbre, avant de fuir.
La porte s’est fermée, en emportant la lumière dans son mouvement, ne laissant que du noir, que même les rideaux du salon, pourtant grands ouverts, ne sont pas parvenus à éclaircir.
Je suis allée travailler comme tous les matins. Direction le bar dans lequel je sers les gens d’ici. Je suis la première à arriver sur place. Une fois les deux pieds devant la bâtisse, j’ai remarqué que la porte d’entrée se trouvait à moitié ouverte.
« Georgi ? questionnais-je.
— Ani ?
— Ah, c’est toi ! Tu es venu récupérer…
— La soupe ! comme tous les lundis.
— Comme tous les lundis oui. Tiens une chose, mon neveu est mort dans la nuit. Mon père t’en parlera sûrement.
— Ta pauvre sœur. Mais bon, dis-lui que son môme a sans doute lu l’avenir et que c’est lui qui s’est laissé mourir au vu de ce qui va nous arriver. Tu salueras tes parents pour moi, Ani. »
Georgi me fait vraiment pitié par moment. Il est l’incarnation parfaite de l’homme bloqué dans ses idées, qui ne s’est jamais posé de questions, accroché à la routine pire qu’un nourrisson au sein de sa mère.
Est-ce de sa faute ? Sa vie est peut-être simplement ennuyante. Tous les lundis, il vient chercher de la soupe de lentilles, qu’il prend à son fils Tari, mon patron. Tari ne le sait pas, car Georgi me paie à chaque livraison, sinon je l’aurai déjà balancé depuis un moment.
Fin de journée. Sur le chemin du retour, mon corps s’est mis à frissonner. Au fond de moi, je savais que le lendemain allait être difficile pour ma famille. Chaque fois que quelqu’un décède, on avertit le Juste. Il s’occupe des défunts et dessine de son rituel, le dernier contact humain entre le mort et le monde. Le jour même, ma famille a reçu ce fameux courrier :
DEMAIN MATIN A NEUF HEURE
VOUS VOUS RENDREZ A LA JETEE
AVEC VOTRE FAMILLE
LE JUSTE LIVRERA LE MORT
Allongée sur mon lit, je fixe le plafond. J’aimerais mourir maintenant et revivre dans deux heures une fois revenue de la Jetée. Malheureusement, c’est impossible.
« Apprête-toi Ani, on ne va pas tarder, me dit mon père. »
Je suis sortie de ma chambre en arborant une tenue noire. Le noir est à jamais destiné à accompagner la mort. Mes parents et ma sœur étaient eux aussi vêtus de noir. Nous sommes sortis de chez nous, en arpentant les rues de notre quartier étroit dans lequel j’avais l’habitude de jouer plus petite, et dans lesquelles mon neveu aurait dû jouer lui aussi. Nos voisins se tenaient pour la plupart devant leur porte, alignés, nous guidant tout droit vers la Nef. Sur mon chemin, j’ai croisé un vieil homme à la face d’alcoolique névrosé fumant assis sur une chaise faite d’un vieux bois. Quand je me suis approchée de lui, il m’a crachée toute sa fumée au visage. En réaction immédiate à cette agression, mon corps m’obligea à tousser. Je me suis ensuite retournée pour le fixer du regard, mais le sien n’empruntait pas le même chemin.
Plus on s’éloignait de notre quartier, moins il y avait de gens, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne.
Il y a un peu plus de vie dans la Nef. J’aime me perdre ici, quand ma tête bourdonne de pensées à la con. La Jetée se trouve au fond de celle-ci, en hauteur.
« Mes salutations. Je vois que le petit est déjà embaumé. Que la mère le dépose sur l’autel. » dit-il.
Ma grande sœur, le regard vide, a couvert le visage de son enfant du drap dans lequel il était emmitouflé pour le déposer. Ensuite, elle est revenue vers nous les yeux posés contre le sol. Il en allait de même pour moi. J’aurais voulu être une autruche, là, maintenant.
Le Juste désembauma le petit mort et commença son rite. Une peinture à base de craie mélangée à du sable se trouve sous l’autel où repose mon neveu. Le Juste s’est emparé de la bolée de peinture puis commença à tracer un rectangle sur le front de mon neveu – ou du mort, finalement. Pour les enfants, c’est un rectangle. Il continua ensuite avec un trait vertical en son centre, car c’est un garçon. Personnellement, je trouve ça inutile, car le corps de chacun se retrouve brisé une fois le plancher de la Fosse atteint. Rectangle et trait vertical faits, le Juste exprima quelques paroles avant de réembaumer le petit. Il l’a pris à l’aide de ses deux bras, s’est avancé sur le nez de la Jetée, a replié ses bras avant d’émettre une impulsion qui l’envoya dans les tréfonds du village. En jetant un œil à droite, je vis mon père les mains dans les poches de son pantalon noir, la tête baissée. Ma mère continua de fixer l’autel les bras le long de sa robe noire et ma grande sœur pleura un cristal noirci par le maquillage dessiné sous ses yeux.
Le Juste se retourna vers nous :
« Votre défunt a été accueilli par les autres membres de la Fosse. Parmi eux, il ne sera plus heureux qu’ici, et même plus libre. Sa courte vie, il aura su quoi en faire. Tandis que nous, nous gisons encore ici. Au revoir. »
Une fois la cérémonie terminée, nous sommes simplement rentrés chez nous. Sur le chemin du retour, mon père me parla de son frère.
« Tu te souviens de ton oncle, Ani ?
— Trop peu.
— Sa mort, tu t’en rappelles ?
— Oui, répondis-je. »
J’étais petite à cette époque. Il paraît que les souvenirs les plus lointains qu’on puisse se souvenir sont aux alentours de l’âge de quatre ans. Pour cause, je devais avoir cet âge-ci. Mon oncle, je ne l’ai pas beaucoup connu. Quand lui et mon père se voyaient, ils parlaient d’autres choses que du boulot, qui était déjà assez pesant comme ça. C’est mon père qui me raconta ça un jour. Alcoolisé ça lui arrive de relancer la cassette.
La mort de mon oncle, je m’en souviens. La dernière image que j’ai de lui s’intercala entre deux clignements d’yeux. Il se trouvait allongé, face contre le sable. J’étais aussi haute que les genoux de ma mère, ma petite main dans la sienne. Mon père ne vit pas la scène, car il était au travail. Ma sœur, plus âgée que moi, comprit et pleura en accrochant le long vêtement que portait ma mère, tel un doudou de fortune. Ce jour-là, le soleil se coucha dans les deux heures qui suivirent.
« Tu étais trop jeune pour le vivre, mais ton oncle a été Juste, me dit mon père. Ce travail l’a anéanti. Et lui, il est là depuis que ton oncle a disparu. Comment peut-il faire ça tous les jours ?
— Mort, dis-je brièvement – ou plutôt, ai-je cru m’entendre dire ?
— Mmh ? Tu as dit quoi, Ani ?
— Hein. Ah. Non. Je disais : il faut aimer la Mort pour faire ce métier. » voilà, bravo pour cette superbe réponse Ani, débile, m’insultais-je.
Moi par exemple, je sers de la nourriture et de l’alcool à des gens, pourtant, je n’aime pas l’alcool. Mais j’aime bien mon métier. C’est un peu les amener vers la mort, leur servir à boire – mais qu’est-ce que je raconte ?
« Tous les jours ». Ces trois mots, que prononça mon père, résonnèrent cinq ou six fois dans ma tête. De quoi devenir folle.
Avant de rentrer, nous nous sommes arrêtés chez Tari, cette fois-ci, c’est moi qui fus servie. Il n’y avait que nous, hormis un homme, qui avait la face aplatie contre le comptoir. On parlait de demain et d’après-demain. Ma sœur, elle, ne parla que très peu. Tari nous demanda des nouvelles d’Ari.
« Comment va-t-il ? Il ne se fait pas trop de mal, j’espère.
— Non, on lui a expliqué ce que cela impliquait, pour lui comme pour nous. Il ne reviendra pas avant quelques temps. » répondit rapidement mon père.
Lorsqu’Ari vous regarde, vous ne le savez pas. Enfin, vous hésitez à vous faire à l’idée. Il est souvent dans ses pensées. Avant qu’il ne parte, il vivait avec nous. Plutôt facile à gérer, hormis quand il le décide. Quand il vous fait un câlin, il peut se passer des heures si on ne l’en empêche pas.
Le câlin
« Ari enfin, lâche-moi, je dois partir.
— Non ne pars pas sœur. Ne pars pas, pars pas.
— Ari, je serai là ce soir, on ira jouer après l’école, tu veux ? » ai-je répondu à mon petit frère.
C’est souvent de bon matin qu’Ari se colle à la tâche du câlin infini. Le problème est que, de bon matin, tout le monde est occupé à la maison et, le temps que prend le câlin infini est bien trop long. C’est souvent dans la cuisine que cela démarre, après qu’il ait englouti son premier repas de la journée.
A la maison, le repas se résume à une maigre tranche de pain accompagné d’un œuf.
Le câlin infini démarre calmement, le câlineur et le câliné – moi-même – sommes immobiles. Le temps passe, plusieurs dizaines de secondes, je dirais. Mes parents n’ont pas d’horloge à la maison. Pour s’extirper des bras d’Ari, je commence généralement à me déplacer malgré son poids sur ma jambe.
« Tu es lourd pour un gamin, hein, Ari. Quand est-ce que tu vas me lâcher ?
— Jamais !
— Bon. »
Les jours où Ari n’essaie pas de faire de câlins n’existent pas. J’aime aussi les câlins, mais pas autant que mon frère.
« Ari, tu tombes, et se laissant glisser doucement, je lui répète, tu tombes, Ari. »
Il est d’abord accroché à mon genou sur quelques mètres.
« Le sol est sale, lui dis-je.
— Ce n’est pas grave. » répondit-il.
Et c’est au sol qu’il s’écrase à la manière d’un bloc de craie sur la plage. Et je le traîne encore sur plusieurs mètres dans la maison, cette fois-ci, par une cheville. Les mains d’Ari ne se rejoignant pas, il succombera, et elles finiront par lâcher.
*
« Ari… ARIIIIIII ! »
D’un sursaut, le haut de mon corps se retrouve perpendiculaire à mon lit. Ce n’est pas souvent que des cauchemars surviennent. Depuis qu’il est parti de la maison, c’est plus calme – voire un peu trop. La monotonie plane au-dessus de notre domicile qui est désormais composé de mes parents et moi, seulement. Je replaque le côté de mon visage sur mon oreiller, mais je reste éveillée, en fixant le lit vide que mon petit frère occupait jusqu’à très récemment. Mes parents discutent et comme tout ce qu’ils entreprennent, je les entends.
« Quand rendrons-nous visite à Ari ? demanda ma mère.
— Si nous rendons visite à Ari, il repartira avec nous, je te le promets ! enchaîna mon père.
— Enfin Jagui ! On ne peut pas s’en occuper, on a déjà essayé, sans même réussir. C’est trop compliqué.
— Excuse-moi d’avoir du mal avec l’idée de le laisser dans ce pensionnat miteux. Te souviens-tu de la personne qui gère ça ? Hein ? Le Juste, Mali, le Juste.
— Que du bien n’est dit de la Maison et puis ce n’est pas le Juste qui gère ça comme tu dis, c’est tante Ulri qui s’occupe des enfants. »
Ils ont baissé d’un ton et ont continué la discussion :
— ** ***** ** **************** **.
— *** **** ********** ** *****.
— *****.
— ****************** ******** *** ************* ****.
— ************* ****** ***** * * ************.
Je déchiffre à peine la suite de leurs paroles et ils disposeront le salon en chambre pour la nuit. Avant de dormir, ils feront l’amour comme de bons adultes. Les entendre m’est horrible. Je finis par dormir à nouveau pour me lever quelques heures plus tard pour rejoindre mon travail, et voir Georgi se servir en soupe de lentilles.
*
« Chaque fois qu’on prépare cette sauce, ça me rappelle grand-mère. Jamais le goût n’aura été identique au sien. Pas une seule fois ! Pourtant, c’est la même recette, dis-je à ma grande sœur.
— Peut-être qu’on ne met pas assez du nôtre, me répondit-elle.
— Du nôtre ? hésitais-je.
— De notre cœur.
— Oui, et bien pour l’instant, je ne sais pas où le mettre, mon cœur. »
Ce soir, j’emmènerai Ari voir un spectacle sur la plage. J’ai vraiment du mal à le voir partir donc pour l’instant, je fais mine d’oublier ce futur proche.
« Prêt p’tit bonhomme ?
— Oui ! »
Je ne l’ai pas dit à Ari, mais quelqu’un nous rejoindra ce soir. Nous prenons la direction de la plage. La Nef n’est pas très animée les soirs de fête, car beaucoup de familles la fuit pour un soir seulement. Quelques minutes plus tard, nos pieds rencontrent enfin le sable. Siki était déjà là, affichant un beau sourire.
« Salut Ari, tu connais mon prénom ? »
Ari le fixe, mais ses cordes vocales ne vibrent pas.
« Je m’appelle Siki.
— Oh comme le bateau qui amène les poissons ? se questionna Ari.
— Oui, c’est ma famille. Dans ma famille, nous sommes pêcheurs. »
Ari lui sourit et posa ses mains sur sa tête. Un court instant suivant, je me suis mise à l’imiter. Pour vérifier que mes nattes étaient bien plaquées sur mon crâne. On avançait et, sur le chemin, je remarquais que l’attitude de Siki était différente des dernières fois.
« Siki, tu es sûr que ça va ?
— Eh bien oui Ani, un peu fatigué par la journée et surtout celle d’hier. Je crois que le coup de soleil m’a filé un petit mal de crâne. Mais ça va aller, je te rassure. »
*
Petite, c’est mon père qui me coiffait avant d’aller à l’école. Pourquoi lui, et pas ma mère, ou ma grande sœur, c’est pourtant un truc de fille les cheveux. C’est ce que je pensais.
« Papa ?
— Oui, Ani.
— Pourquoi tu me coiffes moi alors que tu as plus de cheveux ?
— Ah ! J’ai encore des cheveux, tu sais. C’est juste que je les rase, je préfère. Et puis j’aime bien te préparer avant que tu ailles à l’école. Tu préférerais que ce soit maman ou ta sœur ?
— Non, c’est bien comme ça. »
Comme très souvent, mon père me coiffa avec deux nattes – je pense que c’est la coiffure qu’il se ferait s’il avait encore des poils sur la tête – qui commencèrent de chaque extrémité sur le devant de ma tête, les faisant se rencontrer à l‘arrière de ma tête d’enfant, et enfin elles ne formaient plus qu’une, d’une hauteur assez longue pour qu’elle se frotte enfin à ma nuque.
« Et voilà Ani, j’y ai mis tout mon cœur, pour toi ma chérie.
— Merci papa ! »
J’ai commencé à m’enfuir en courant, mais il m’attrapa en plaçant ses deux mains sous chacune de mes aisselles pour me retourner face à lui, et il m’embrassa sur le front avant que ne fusionne le sien au mien.
« Maman rentrera tard ce soir, on ira jouer chez Georgi si tu veux. » d’un signe de la tête, je lui dis oui.
*
« Ari a tellement apprécié le spectacle qu’il s’est endormi sur moi.
— Ari, on ne s’endort pas sur les gens.
— Ne t’en fais pas, c’est… » dit Siki.
J’ai bloqué Siki dans sa lancée en récupérant Ari dans mes bras, puis nous sommes sortis. Avant de rentrer, nous avons passé encore quelques minutes sur la plage.
« As-tu enfin trouvé comment atteindre ton rêve ?
— Non, pas encore. On ne s’est pas revu depuis un moment et je n’ai pas eu le temps d’y penser. Mon neveu n’a pas survécu à l’accouchement.
— Mes condoléances. »
Le temps se figea un léger instant, aucun mot ne pouvait décrire ce moment sourd de paroles. Ari est affalé dans mes bras.
« Tu, d’un ton hésitant, penses que je pourrais t’accompagner cueillir une journée ? »
Siki me regardant, esquissa un sourire et me répondit en balayant sa tête du haut vers le bas.
Tout au long du retour, je tenais la main d’Ari et il me partagea sa fatigue – comme si je ne l’avais pas remarqué – en me poussant des c’est-quand-qu’on-arrive.
Enfin, la maison approcha. Avant de dormir, on a mangé succinctement et partagé de nouveau un moment serré l’un à l’autre. J’en ai profité pour border mon petit frère dans son lit. On ne s’est pas lâchés du regard pendant plusieurs secondes. Je le sentis hésitant.
« Tu veux me dire quelque chose Ari ?
— Ce sera bien, là où je vais aller ?
— Pour sûr, oui ! Tu sais, c’est une gentille dame qui va s’occuper de toi.
— Tu n’es plus obligée de m’aimer moi, grande sœur. Le garçon tu peux l’aimer à ma place. J’aime te voir avec le sourire. En plus t’as les mêmes dents que maman. Je te connais beaucoup. »
Ma poitrine s’est mise à monter en température. Il continua :
« Je ne vais plus être là, donc ça ne servira plus à rien de m’aimer. Car, comment tu montres à quelqu’un que tu l’aimes quand tu n’es pas avec. Je ne pense pas que ce soit grave et ce n’est pas méchant si tu décides de ne plus m’aimer à la place de Siki. Je te le dis encore, Ani.
— Tu sais qu’on peut aimer plusieurs personnes ? ai-je répondu.
— Mais Ani, en même temps ? me dit-il, surpris.
— Il y a trois amours Ari. Le premier amour qu’on connaît tous, c’est la Famille. Quand un bébé naît, il n’a qu’elle à qui se rattacher. Pour survivre, et grandir. Encore à mon âge ou celui de grande sœur, on aime toujours la famille, et la famille nous aime toujours. Le second, c’est l’Amitié. De temps en temps, je vais dans la Nef avec des amis. Avec eux, je partage plein de moments qui me font du bien, qui m’apaisent. A partir d’un certain âge, ce nouvel amour apporte du neuf dans la vie des gens. Parfois, cet amour peut s’en aller, puis revenir, sans que ce soit la même personne. C’est un cycle. En revanche, il se peut que les choix, la vie de chacun fassent qu’on ne partage plus autant qu’à une période précise. C’est un peu triste, mais on s’y fait, je te l’assure.
— C’est beaucoup. Je suis fatigué.
— Encore un peu bonhomme, non ?
— Non, non. La prochaine fois. »
J’ai décidé de couper court cette fois. Ari ferma les yeux et s’endormit.
Maintenant seule, je ne vois plus que les quelques lueurs s’échappant d’une bougie laissée allumée dans la cuisine, n’éclairant que le ballet des poussières voltigeant dans notre maison.
Depuis la cérémonie emportant mon neveu, il m’est arrivé plusieurs fois de fixer les parois du village sans pouvoir les éviter. Quand je les regarde, un unique mot tourne en boucle dans ma tête :
MORT.
Je fais également d’étranges rencontres dans mes rêves.
« Jeune fille. Ne te laisse pas faire. Cherche à gouverner. Fais passer ta personne avant toute chose. Oublie tes liens, ta famille. Rejoins-nous.
— Garderais-je mon nom ?
— Impossible. »
La cueillette
Aujourd’hui j’accompagne Siki cueillir. Je sors de la maison. Je descends notre rue. Je surplombe la Nef. Nous n’avons qu’un seul endroit pour lire l’heure. L’Horloge de la Nef, la surplombant elle-même, posée dans un renfoncement creusé par nos ancêtres. Je me dirige vers l’Arche, orifice principal donnant une ouverture sur l’extérieur. Je passe devant un vague terrain plat. Des jeunes y jouent. Une balle roule et arrive jusque dans mes pieds.
« La balle ! dit une voix de jeune garçon. C’est la sœur d’Ari, s’exclama-t-il de nouveau. Tu veux venir jouer avec nous ?
— Non, c’est bon, merci, on m’attend. »
Le jeune garçon se rapprocha de moi pour récupérer son bien.
« Toi la sœur d’Ari c’est quoi ton nom ? me demanda-t-il.
— Je m’appelle Ani. Toi, je te connais. Tu es Kali. Tu passes tout ton temps ici visiblement, je t’y vois chaque fois que je passe par ici. »
Le petit Kali sembla hésiter à me poser une question, mais il se lança :
« Dis Ani ? As-tu déjà vu des gens venir depuis l’eau ?
— Oui, lui offris-je en réponse.
— Et ils étaient comment ? rajouta-t-il.
— Elles ! C’étaient des femmes. Elles avaient la peau brune. De la peinture blanche recouvrait leur peau du bout de leurs doigts jusque sous leur poitrine. Un émissaire du village était descendu sur la plage pour aller à leur rencontre, mais nul ne sait ce qu’ils se sont dit. »
Kali s’est mis à bâiller, mais resta devant moi, sans bouger.
Mon échange avec Kali s’arrêta et il regagna son terrain de jeu. Pourquoi m’a-t-il posé cette question ? C’est étonnant.
« Kali ! ai-je appelé en le voyant partir au loin. L’eau. C’est la Mer. On appelle ça la Mer. »
Le petit sportif se retourna, ouvrit grands les yeux et sépara ses lèvres pour répéter : « Mer. »
J’ai repris ma marche pour rejoindre Siki. L’extérieur commençait à montrer le bout de son nez. Il y fait beau. La mer y est basse. Une partie de la lumière est bloquée ici. Par endroits, des rayons de lumière traversent le toit. J’espère que ma tenue est adéquate pour la cueillette. Siki est au loin adossé contre un rocher.
« Tes chaussures ne te serviront à rien Ani, tu peux les enlever. Avant d’atteindre la zone de cueillette, on a un peu de marche. Le sable est plus agréable pieds nus. »
Je me sens toujours bien sur la plage. Son air vivifiant qui rebondit contre ma peau. Où, l’horizon occupe cent-quatre-vingts degrés de l’espace : en face, la vue se perd là où se rejoignent la mer et le ciel bleu et de chaque côté, les falaises de craie avec le sable à leurs pieds s’étendent sur une route infinie. Une poignée de gens s’y est rendue. Pareil pour la mer. Sans revenir. Contre leur gré ou par choix, jamais on ne saura.
On se mit à avancer, cueillir, parler, rire.
« Bonne pioche Ani, mais j’en ai plus que toi.
— C’est ton métier ! C’est normal peut-être, non ?
— Oh, je blague. On ne monte pas trop haut surtout. » me répondit-il en prenant des précautions. Les garçons, ces grands blagueurs…
On cueillait encore. Le soleil atteignait enfin son pic et nous en avons profité pour faire une pause. On mange. On se baigne. L’eau est encore fraîche à cette période.
Siki est grand, il a les cheveux courts, il est maigre, sa peau moule ses côtes, son nez est arrondi, ses yeux sont bleus. Il médite assis en tailleur sur le sable à quelques pas de moi, recroquevillée sur un rocher. Avant de s’asseoir, il a pris soin de tracer un cercle autour de lui, sa zone. Je m’en vais marcher plus loin et j’aperçois deux symboles : un cercle emmêlé d’un triangle, traversé par un trait horizontal.
MORT.
Combien de minutes se sont écoulées avant que le visage de Siki ne se retrouve près du mien. Je sens mon dos étendu au sol, allongée. Sa voix m’appelle.
« Tu es toute blanche.
— Quelqu’un est venu dessiner sur le sable.
— Là ? demande Siki en regardant autour de moi.
— Je me suis effondrée dessus. Le dessin a disparu.
— Rentrons. »
Siki me raccompagna jusque chez moi. Il m’a demandé s’il pouvait rester avec moi me sachant seule, mais j’ai préféré écouter mon corps et me reposer.
Le lendemain, on s’est à nouveau rejoint sur la plage pour assister au coucher du soleil. En arrivant, il amena sa main sur mon épaule en contournant le haut de mon dos. Mon cœur s’est mis à accélérer quelques secondes durant, puis est revenu à la normale.
« Malgré l’événement d’hier, j’ai bien aimé me balader avec toi sur la plage, lui dis-je.
— Heureusement, ma méditation était à son terme, je t’ai trouvée rapidement. Tu aurais pu te refroidir bien plus. »
Mon regard est parti dans sa direction – en diagonale, car il est plus grand que moi sinon je ne verrais que son épaule – puis le sien s’orienta aussi vers moi. Nous lisions chacun les yeux de l’autre. Pas un mot ne sortit de nos bouches. Un bruit assourdissant est alors survenu. La lecture s’interrompit et nos yeux se dirigèrent vers l’origine de ce bruit. S’en est suivi un nuage de poussière blanche. Au loin sur la plage, à l’ouest, un bloc de craie venait de s’écrouler.
« De plus en plus souvent. Un jour, le village devra déménager, dit Siki.
— Je n’y crois pas une seconde. L’Ordre est bien trop installé. Jamais il ne va chercher à déménager au risque de perdre tout ce qu’il possède. Rien ne peut contrer la nature, la mer, le sable, les falaises. Et notre village, qui est tout à la fois, mourra. La solution se trouve dans les changements, nos comportements. Tout doit être bousculé. Toutes leurs vielles idées doivent crever et eux en même temps.
— C’est fini le monologue là ! » répondit Siki en rigolant.
Siki me regarda, les sourcils arqués, changeant son faciès pour me sourire.
Depuis quelque temps, ma vie se noircit, imitant la falaise qui, en reculant, s’assombrit, jusqu’à ce que tout soit détruit, le village, mon esprit. Pendant longtemps j’ai cru que l’Amour ne m’apporterait rien. Pourtant, c’est depuis que Siki et moi partageons des moments de vie que je m’y intéresse. Mais pour construire quoi ? A nos âges. Une famille, des enfants ? Pas déjà. Je n’ai que dix-neuf ans. Je travaille depuis une année seulement et je ne travaillerai pas chez Tari jusqu’à ce qu’il meure et qu’il me lègue son troquet. Ou bien partir loin à l’ouest, en face, ou à l’est, pour rejoindre qui sais-je, pour faire je ne sais quoi de mes mains et de mon âme.
Auparavant, j’ai déjà essayé de m’envoler, mais cela est impossible sans ailes. Quand Tari m’a recruté, j’ai de suite fait le pas pour partir hors de la maison familiale. Ari ne resterait pas pour longtemps chez nous, Abi, ma sœur non plus. Mon petit chez moi, un grand pas, pensais-je, or, je me suis revue seule, enfant, dans un couloir sans fin accompagnée de ma peluche et de son long chapeau blanc. Trop petite pour atteindre les clenches, je me suis retrouvée isolée jusqu’à tomber en arrière sur mes fesses et pleurer très fort. Sans bouger, le décor défilait de lui-même, à vive allure, jusqu’à me retrouver dans mon lit, chez mes parents, âgée de dix-huit ans. Ma mère, assise à côté de moi, me réconfortait, me rassurait et c’est à ce moment que de toute évidence, je compris que je n’étais pas prête.
La porte de la maison passée, j’ai vu ma sœur en train de lire, assise sur le fauteuil en rotin. Elle stoppa sa lecture pour me fixer ardemment. Je ne suis pas médium, mais quand il s’agit d’Abi, c’est différent.
« Alors ! Y a eu bisous ? demanda-t-elle en laissant sa tête derrière ses pages
— Je sais pas, peut-être.
— Roh ! Ani ! On peut jamais rien t’dire.
— Si tu veux savoir t’as qu’à m’embrasser toi aussi. Tu connais mon odeur. Si elle n’est pas pure c’est que oui. »
Je la vois se lever et s’approcher de moi. Pendant qu’elle me fixe, elle avance. Les bruits disparaissent. Son nez se colle au mien. Très proche. Je revois Siki quelques secondes, si proche de moi, le cœur dansant.
« Ah ah t’es toute rouge Ani !
— Abi arrête. » poussais-je en rougissant.
Après ces moqueries, on a partagé un moment toutes les deux. Abi assise sur le canapé, moi par terre, la tête entre ses genoux. Elle, me coiffant, laissant deux mèches tombées de part et d’autre de mes yeux.
« Je suis contente si t’as un amoureux, tu sais. » me dit-elle avec des grelots dans sa voix.
Ne la voyant pas, j’imaginais qu’elle me souriait en prononçant ses mots.
« Tu vas pleurer, on dirait ? »
Un petit blanc occupa le salon un court instant avant de disparaître.
« J’y pense tout le temps Ani. La nuit toute seule. C’est long, long, long. » me confia Abi, le visage décomposé.
Je me suis décollée du sol pour rejoindre Abi dans sa tristesse en l’enlaçant par le cou.
« N’aies pas honte de pleurer s’il reste de la place pour quelqu’un d’autre. Si ton cœur à moitié vide, ça veut dire que dans l’autre partie, il y a encore des gens pour toi. » lui glissais-je dans l’oreille.
La soirée passa. Sans nouvelles tonitruantes pour l’animer. Maman est fatiguée. Papa est fatigué. Ma sœur est fatiguée. Je suis fatiguée. Nous mangions tous ensemble avant de prendre la direction de nos pieux. Abi m’a rejoint. Elle a sorti un jeu en bois auquel on jouait quand on était petites. On a fait quelques parties puis on s’est arrêtées. « La nostalgie n’est pas aussi forte que ça finalement » pensais-je à haute voix. Motivées par l’enfance et les souvenirs, on se replonge dans une de nos activités qui étaient l’une de nos favorites pour quelques minutes puis, la lassitude surgit. Pratiquer sa nostalgie déçoit toujours, je trouve.
« On va ranger, hein, me dit Abi, résignée.
— T’as raison. C’était mieux avant. »
Je suis partie m’assoir sur mon lit. J’ai ouvert un livre en ayant à peine le temps de lire trois lignes qu’Abi me souleva et m’encercla dans ses bras. J’ai remonté mes mains dans son dos. Sa chaleur est si bonne.
« Laisse de la place à tes rêves petite sœur. Et n’abandonne pas tes sentiments dès le premier heurt. Laisse mûrir et choisis ensuite ce que tu veux en faire. » me dit-elle, sagement, avant de prendre la route de son sommeil.
La rencontre
« Il y a quelques années, des gens sont descendus dans la Fosse. Sans l’accord de son propriétaire, bien sûr. Jamais il n’aurait accepté une telle demande, peut-être au prix de découvrir quelque chose de compromettant. Avec du recul, je ne pense pas qu’on puisse qualifier cette expédition d’une réussite. Trois sont descendus. Un seul est remonté. On est allé le questionner, mais il semblait ne se souvenir de rien. On s’attendait à ce qu’il nous raconte les squelettes, l’odeur, les couleurs. Y a-t-il des gens en bas, la mer vient-elle jusqu’ici ? Peu de temps après, l’unique rescapé s’est retrouvé alité pendant un mois avant d’emporter dans son sommeil ce qu’il avait vu.
— C’était après l’épidémie ? questionnais-je à Georgi.
— Tari, remets m’en un, tu veux ! Tout à fait. Repenser à cette période me donne des frissons, à chaque fois. »
Mon père enchaîna :
« Avec ta mère, on a eu beaucoup de chance. Notre quartier a été épargné dans sa grande majorité. La rue a été barricadée en une demi-journée. Ceux qui étaient sortis à ce moment-là n’ont pas pu rentrer chez eux. Un voisin et son fils étaient partis en mer tôt le matin. La mère du garçon ne l’a revu que quelques semaines plus tard dans un long vêtement blanc sans pouvoir l’approcher. On l’a accompagné pour tenter de le récupérer auprès de l’Ordre, mais impossible pour une personne tierce de défaire ces maudits nœuds. Le Juste n’oblige personne à rester avec lui, mais comment se fait-il que personne ne quitte son Ordre à la noix ? dit mon père en tapant du poing sur la table. Il reprit : c’était un jour comme les autres quand son fils est revenu chez elle. Elle, qui s’était abandonnée à la boisson, cessa de boire le jour même de son retour. Cependant, il était trop tard. La maladie l’avait déjà bien entamée. Le garçon est devenu docteur. Il aurait aimé pouvoir sauver sa mère et les autres habitants, de l’épidémie et des maladies.
— Et c’est un très bon docteur. Il n’est pas très ponctuel ni même organisé, mais alors, ses diagnostics sont sans failles. Un garçon comme lui a sauvé la vie à bon nombre de gens. » dit Georgi.
Les échanges ont continué un certain temps, sans que je n’y prête davantage attention. Cependant, j’en ai retenu quelques bribes :
Durant les semaines de l’épidémie, toute la population épargnée a été déplacée à l’extérieur de la falaise, sur le sable. C’est la seule fois – à leur connaissance – où le village s’est résigné à vivre à l’extérieur. Bizarrement, les libertés de chacun se sont décuplées. Le Juste opérait ses rites moins souvent. Des jeunes gens sous ses ordres l’ont quitté pour retourner dans leurs familles. C’est comme si, malgré sa beauté, la falaise ne nous voulait pas du bien lorsque nous l’habitons. Elle ne demande sans doute qu’à être contemplée pour nous libérer de chaînes invisibles pourtant bien établies.
Les gens qui rentraient dans la falaise, à titre exceptionnel, devaient redoubler de vigilance. Les paroles des revenants faisaient froid dans le dos. Le Juste et ses sbires balançaient des morts toute la journée. La Jetée vomissait des corps sans vie d’hommes, de femmes et d’enfants.
Voilà ce que j’ai pu retenir de l’échange entre mon père et Georgi.
Jagui, mon père, s’approcha de mon épaule et me glissa une phrase dans l’oreille.
« Tu vois l’homme qui a la face contre le bar là-bas, Ani ? Il attend après le temps.
— Combien de temps ?
— Trop longtemps.
— C’est pas une réponse ça !
— Je t’assure, personne ne voudrait être à sa place, vraiment.
— Il sait des choses sur l’épidémie ?
— Oui. Y en a plus beaucoup comme lui. Il habite dans la même rue que nous, plus bas. »
L’homme qui faisait l’objet de notre discussion s’en est allé quelques minutes après, la tête inclinée en avant, parfaitement voilé pour ne distinguer aucun trait de son visage. Tari est allé récupérer la somme que l’homme avait laissée sur le comptoir. Il a pris le verre, lui a donné un coup de torchon, qu’il déposa ensuite sur son épaule, est retourné à l’autre bout du bar, en nous passant devant. Lui et mon père se sont regardés. Leur regard parlait une langue qui m’était inconnue, mais le discours semblait limpide.
La soirée passe et je repense à cet homme en étant allongée sur mon lit. Son visage, pensais-je, quelqu’un a déjà dû le voir.
Avant d’aller travailler, je dois faire un détour par la Nef pour rendre un service à ma mère. J’aperçois au loin un homme qui me fixe. Je me rapproche. C’est lui. L’homme qui m’a craché sa fumée au visage le jour de la cérémonie de mon neveu. Je lui passe devant. Je jette un coup d’œil vif en arrière. Il s’est levé et a commencé à me suivre. Est-ce que je le laisse me suivre ou est-ce que je l’affronte ? J’ai continué à avancer. Avancer. Penser. Serrer le poing. C’est bon. Je me retourne et fonce vers lui.
« Pourquoi vous me suivez ? lui demandais-je.
— Tu veux savoir pourquoi ton oncle s’est donné la mort ? a-t-il commencé par me répondre. Je sais que ton père et toi, vous me regardiez l’autre soir ? Suis-je si intrigant qu’ça ? » dit-il.
Cet homme. Je me suis mis à le suivre. Comme un mouton. Mes oreilles sont-elles prêtes à l’écouter ?
Mon oncle. Je ne t’ai pas connu longtemps. J’aurais aimé te voir vivre plus longtemps pour te connaître davantage. Que tu me racontes comment était mon père et pourquoi tu as décidé de faire tout ça.
Dans un couloir de craie, encore inhabité, un banc a été creusé dans la falaise. Il s’est assis le premier puis, il m’invita à en faire autant.
« Le Juste qui précéda ton oncle disait avoir créé un onguent purifiant les âmes et les esprits en éradiquant les écarts moraux des habitants. Évidemment, ce que lui considérait comme écart moral, ne l’était pas pour autrui. Lui seul a promu son geste, pour le moins totalitaire. Dans sa malchance, personne ne l’a suivi et par conséquent, personne n’en fit l’expérience. » Voilà ce qu’il commença par me dire avant de me poser cette question : « Jeune fille, connais-tu le prénom de ton oncle décédé ?
— Mon père ne me l’a jamais dit.
— Il s’appelait Ari. Comme ton petit frère.
— Quel est votre prénom à vous ?
— Tu n’as pas besoin de le savoir.
— Vous êtes louche, si je peux me permettre, lui dis-je. C’était vous au bar l’autre soir avec la face aplatie sur le comptoir. Pareil le jour où on a emmené mon neveu à la Jetée, vous m’aviez craché votre fumée au visage.
— Je me souviens oui. Un bon cigare, bien terreux, comme je les aime, dit-il en toussotant. Plus sérieusement, tu ne te trompes pas sur ma personne en me trouvant louche car, je le suis, louche, conclut-il en marquant une pause au milieu de sa phrase.
— Des choses à rajouter peut-être ? Ma journée de travail démarre bientôt, je suis pressée.
— Oui, une dernière chose. Ari, donc, ton oncle, a été formé par ce Juste. Concernant les faits que j’ai évoqués, il ne jouissait pas d’une bonne réputation, même jusque dans son propre foyer où dès que les portes étaient fermées, plus rien ne pouvait en sortir, pas même un petit insecte. Lui et Ari ont fait une passation. Il était tellement mal aimé qu’il n’arrivait plus à exercer ses rites comme il le voulait. Les gens préféraient balancer les défunts eux-mêmes, a-t-il dit en imitant le mouvement de ses bras. Une fois ton oncle devenu Juste, celui qui l’avait formé prit la mer. La dernière image que le village a eue de lui était un point dans le lointain horizon. Pour moi, ça faisait encore trop. Ton oncle Ari était bon. C’était un jeune Juste. Ouvert à la discussion. Il a été le premier à ouvrir les portes du foyer à tout habitant du village, quelles que soient les raisons. Les gens venaient se confier à lui. Après ça, les gens ont commencé à utiliser ce fameux onguent. Ils faisaient à nouveau confiance à l’Ordre et au Juste. Ton oncle n’était pas au courant de ce qu’avait fait son prédécesseur. »
Mon oncle avait malgré lui, tué tous ces gens. La confiance qui était accordée à mon oncle l’aura étouffée. Les gens sont rongés par les malédictions, la mort, le Juste.
« Donc le virus s’est répandu par cet onguent ? repris-je.
— On ne connaît pas sa composition. Ce faux druide était bien trop loin pour être interrogé. L’autorité que lui et l’Ordre avaient sur les habitants tendait à réduire. Son objectif était de réintroduire la peur et de contrôler à nouveau la population.
— Ça a dû le titiller pour en arriver jusque-là, lançais-je à ce monsieur.
— Ton oncle, avant de s’adonner à l’épidémie, donnait déjà beaucoup de son temps pour ce travail. Ce n’est pas facile de côtoyer la mort quotidiennement. Lorsque le village est revenu vivre dans la falaise, il s’est écoulé deux semaines sans cérémonie. Des corps embaumés recouvraient la Jetée. Une odeur nauséabonde était venue imprégner les parois et les murs du village. Le temps passait lentement. Les disciples de ton oncle sont retournés chez eux. Il était désormais seul, il marqua une pause. Un matin, je suis sorti avec mon panier de cueillette, j’en suis revenu sans. J’étais les deux genoux sur le sable avec ton oncle, lui, était dans la position dans laquelle la chute le laissa. Il était laid, exténué, le teint blanchâtre. »
Je suis arrivée devant la porte de chez Tari, machinalement, ne pensant à rien d’autre que ce que je venais d’entendre. Il aura fallu que je serve quelques verres et quelques plats pour sortir de mon apnée. Qu’aurait fait mon oncle avec moi ? Il m’aurait appris des blagues que j’aurais répété sans savoir ce qu’elles voulaient dire. On aurait joué ensemble, on aurait… Ari.
Le poète
Lorsque j’étais petite, on allait souvent jouer chez Georgi avec mon père et mon frère, encore grand bébé. Ari n’aimait pas trop l’atmosphère de chez Georgi. Alors souvent, il mangeait puis dormait immédiatement sur une banquette qu’il trouvait sans buveur notoire assis dessus. Mali et Abi, les deux plus grandes femmes de notre famille pouvaient revenir tard du travail certains soirs. Avant que Tari ne reprenne l’affaire, il travaillait pour son père. Georgi proposait un seul plat depuis l’ouverture de son zinc : la soupe de lentilles. Pour habitude, les deux hommes, Georgi et mon père, avaient le bar pour eux les soirs de semaine. Ils jouaient aux cartes tandis que moi, je les regardais ou lisais un livre. La plupart du temps, le sujet des livres dans lesquels je me plongeais était les animaux. Mon animal préféré, c’était l’autruche. En fait j’avais vite très peur, et beaucoup quand j’étais enfant. Je me réfugiais derrière mes deux parents. Ma sœur – cette folle – me repoussait quand j’avais peur.
« Va-t’en ! » me disait-elle en moulant sa main sur mon visage.
Heureusement, son hospitalité s’est améliorée avec les années.
Mon père écrivait des poèmes dans un carnet et les lisait à voix haute. Carnet qu’il a toujours, mais qu’il laisse hiberner dans un coin de notre maison. Ses poèmes racontaient :
La mer en face
Reflète son bleu,
Dans les yeux
D’une fille garce.
La falaise dans le dos
Souhaite nous avaler,
La voyant reculer
Nous transmet ses maux.
Mais regarde-les combattre
Inspire-t’en,
Fais croire à ton encre
Qu’ils figeront tes sentiments.
La Mer et l’Amour,
Amers pour toujours.
Je suis un peu admirative, je dois l’avouer. Je ne lui ai jamais dit. Mais je ne peux pas lui reparler de ça, lui dire que j’ai des souvenirs de ses courts écrits, lui dire : « Tiens, t’écris bien, je t’admire papa. » Faudrait qu’il les ressorte un jour ou alors c’est à moi de m’y intéresser et d’apprendre à déchiffrer ses écrits. En parallèle de cette addiction qu’avait mon père, Georgi jouait de la guitare et chantait plutôt bien, même un peu éméché. Tari avait une copine à l’époque. Ils s’amenaient souvent pour manger le soir. Georgi ne l’aimait pas trop. Il n’a plus trouvé de bon chez les femmes depuis que la mère de Tari s’en est allée sans dire un mot, le laissant seul avec lui. Pas manqué, cette soirée-ci, les deux amoureux sont arrivés.
« Voilà les amoureux ! » dit Georgi.
De toute évidence, Georgi ne montrait jamais son hostilité à sa belle-fille.
Une fois le dîner terminé, la petite amie de Tari s’en est allée et les masques tombèrent.
« Tu t’verrais la regarder. Il te faut des lunettes, Tari, lança Georgi à son fils.
— Tu m’sors la même cassette à chaque fois, lui renvoya Tari.
— T’es bizarre ces derniers temps, je n’aime pas ça. Tu te laisses faire. Elle te l’a déjà mise à l’envers une fois. Tu pourras encore pleurer la fois d’après si t’aimes ça. Pas de réponse ? »
Tari lâchait vite l’affaire contre son père. Il baissa la tête et finit son verre – se mentait-il à lui-même ? Je me fais bien trop de soucis pour les autres. Pendant ce temps d’immixtion qui le gênait au plus profond de lui, mon père s’en alla prendre des nouvelles auprès du marchand de sable s’occupant de mon frère. Moi, la tête toujours dans mon bouquin, je ne faisais pas attention à mon environnement. Tari et Georgi continuait de s’échanger des balles lyriques.
À ce moment, je ne voulais qu’une chose : rentrer à la maison. Mon père le comprenait lorsque par le bas, je tirais son haut.
« Oh, tu as des petits yeux. » me dit le grand homme que j’appelais papa.
Ari et moi sommes repartis dans ses bras en direction de la maison. Ma mère et Abi, fraîchement rentrées filèrent sans un mot au lit, exténuées. Ma sœur, cette garce à l’époque, me lança son sourire niais habituel – que d’amour !
Des semaines sont passées sans qu’on ait revu Tari chez son père. On aurait préféré ne pas le voir vêtu d’une robe blanche.
« Votre relation est conflictuelle. Je le vois. Mais tu sais, je n’aime pas parler sur la famille des autres. Tu n’aurais peut-être pas dû t’immiscer dans sa relation avec cette fille. Regarde le résultat : il s’est fait la malle.
— Il a réussi son coup ç’ui-là. Je n’ai plus personne pour m’aider au bar, répondit dit Georgi à ce que mon père venait de lui dire.
— C’est la première chose qui te vient à l’idée ! Sérieusement ? Ton gosse se barre, rejoint ce troupeau de zombies et toi, tu penses à ton bar ! Ton fils, Georgi !
— Bah tiens ! Et sa mère est partie par ma faute parce que je pensais qu’à moi, je suis égoïste ? Tu penses ça !
— Oui, Georgi t’es un putain d’égoïste ! » cria mon père.
Ça criait très fort. Mes deux mains se sont posées sur mes oreilles et mes yeux se sont fermés. Pourquoi mon père m’a amenée ici alors qu’il connaissait à l’avance le sujet sur lequel ils allaient débattre. Les vibrations de l’air causées par ces deux hommes enragés, c’en était trop pour moi, je me suis mise à pleurer.
On a plié bagage et on est allé sur la plage prendre un petit bain.
« Enlève ton tricot et cours vers l’eau. »
Je me suis exécutée avec hargne. Mon père a laissé ses fesses sur le sable et ne m’a pas rejoint cette fois-ci. Mon bain est bien frais. Je fais coucou à mon père, qui me répond en agitant son bras. Et je continue à barboter.
« C’est Ani dans l’eau là-bas ?
— C’est elle en effet. Quoi de neuf Juli ?
— Balade matinale, tu le vois bien. Je vais marcher sur le sable. Mon ventre pèse un peu plus chaque jour.
— Depuis le temps que t’en parles. Le grand moment approche.
— Oh oui, mais il y a encore quelques mois à attendre. »
Depuis l’eau, j’ai aperçu cette femme. On l’a déjà croisée dans le village. J’apprendrais en rentrant à la maison qu’elle et mon père étaient amoureux il y a longtemps.
« Kali est encore occupé avec son bateau ? demanda mon père.
— Oui. La coque est bientôt terminée » dit-elle avant de partir, quittant mon père au loin tandis que j’avais encore les genoux sous l’eau.
Je suis revenu de mon bain. Mon père m’a essuyé le corps et les cheveux en me frottant bien fort. Évidemment, sans rien pour me coiffer, mes milliers de cheveux sont partis dans toutes les directions, me laissant une bonne partie du visage couvert, devant quoi mon père se mit à rire d’un amour plus que vrai. Un bisou sur mon front et nous sommes rentrés à la maison.
Les femmes
Mes jours de repos, bien qu’ils soient rares, se résument à sortir sur la plage. Depuis quelque temps maintenant, Kali et ses amis m’accompagnent. Ils ont le même âge qu’Ari, leur innocence et leur joie rafistolent mon manque. Je me suis mise à jouer avec eux. Au loin, j’aperçois Siki et sa famille qui déchargent leurs prises du jour.
L’après-midi arrive à son terme, au lever d’une sieste à l’ombre, le soleil est parti rejoindre au loin l’horizon. Dans mon sommeil, j’ai entendu le doux ressac de cette fin de printemps caresser le sable et frapper un large morceau du récif. Les oiseaux marins ont tournoyé, chassé, chanté. Le ciel a troqué son bleu pour une teinte orangée et s’est tu. Kali est encore allongé avec son ballon. Je me lève au même instant que la brise, qui fait s’emmêler mes cheveux. Je marche avec sérénité sur les récifs, passe mes pieds dans ces petites eaux stagnantes pleines de vie. Un amas d’algues et de mollusques sont agglutinés autour d’un panier de cueillette abandonné. D’un coup brusque, Kali a attrapé mon pantalon et a pointé du doigt derrière lui. Je ne l’ai pas entendu arriver. Un nuage noir et des cordes bien visibles dans le ciel traçaient leur route à vue d’œil dans notre direction.
— On va vite rentrer avec ce nuage.
J’ai pris la main de Kali et d’un pas vif, nous nous sommes rapprochés de l’Arche. On n’a pas pu éviter la pluie.
— Regarde là-bas, Ani.
Un corps. Allongé. Vêtements dépouillés. C’est un homme. Je me suis avancée. J’ai senti une peau froide après l’avoir touché d’une paume. La bouche gonflée et les lèvres fripées sont partiellement dessinées de blanc. J’ai pris sa mâchoire inférieure pour lui ouvrir la bouche. J’y ai trouvé un mélange de sable et de craie. Avec des yeux ouverts et des vaisseaux explosés, on lui a fait goûter ce mélange. On l’a laissé s’étouffer. C’est sans étonnement que je me suis relevée. De toute évidence, j’ai mon coupable. Sans preuves. Mais, à peine le temps de changer de sujet…
— Ani, y a des femmes dans l’eau.
— C’est elles, Kali. Les femmes qui ont amerri chez nous. Cette fois-ci, pas besoin de trouver un émissaire, j’ai l’impression qu’elles veulent nous parler. Elles se sont rapprochées de nous.
La première m’est passée devant et a envoyé Kali au sol avant de s’accroupir devant lui pour lui parler. J’ai commencé à m’interposer quand une deuxième m’a retenue sans trop de peine. La troisième a posé ses deux mains sur mes épaules avec un regard puissant. Celle qui me coupa la parole s’arrêta devant moi puis, elle claqua ses doigts par trois fois. Une, deux, trois.
— Tu nous as déjà vues. Je sais ce qui te répugne, ce n’est ni une odeur, ni un goût, ni un son, ni une vision. Jeune fille. Ne te laisse pas faire. Cherche à gouverner. Fais passer ta personne avant toute chose. Oublie tes liens. Ta famille. Rejoins-nous.
— Garderais-je mon nom ?
— Impossible. Tu vas agir pour nous et nous reviendrons te chercher.
La quatrième rappela ses consœurs. Elles remirent leur embarcation dans le sens inverse de leur venue et partirent.
*
Sous la pluie tombante, les cheveux des deux spectateurs se plaquèrent contre leur crâne.
PARTIE DEUX
Georgi & Tari
J’ai côtoyé Ari pendant une bonne partie de ma vie. Il était Juste un temps durant, et je n’étais pas le dernier à connaître ses activités. La charité l’avait envahie, au point même que ceux qui l’avaient élu, ont dû faire quelques cauchemars, en se revoyant élire un humain si généreux. L’homme qu’il était a disparu le jour où son frère est devenu le papa de sa première nièce : Abi. Son aura autoritaire que dégagèrent lui et ses sbires s’est amenuie au fil du temps. C’était la première couche. La seconde, lorsque sa deuxième nièce vint au monde : Ani. Il s’est retrouvé bouleversé par ses supérieurs, on l’obligeait à forcer les embaumements, autrement dit, forcer la mort pour recouvrer l’aura des justes d’antan auprès des familles du village.
Le sable était l’outil parfait. Les messages étaient éphémères et la surface aux abords de nos falaises bien trop immenses.
À son minimum, l’eau n’était qu’une illusion, la marée emportait tout. Loin, loin, loin.
« Une balade sur le sable, ça te dit fiston ?
— Je finis, me répondit Tari.
— Décolle-moi tes yeux de ce bouquin, tu finiras en rentrant. »
Tari était obsédé par les volcans, sa pile de livres lui servait de tabouret. Mais, c’étaient toujours mieux les volcans que cet Ordre à la con, pensais-je – et je le pense toujours.
La marée remontait, mais on avait encore du temps pour s’éloigner. Tari prenait avec lui un sceptre en bois, orné d’une boule d’albâtre soigneusement polie. J’ai ramené cet objet après avoir travaillé sur les plateaux, là où poussent les arbres. Son rôle de magicien-gardien, tout le monde le connaissait, les gens se prosternaient devant lui à son passage et le remerciaient pour sa force et son travail – j’étais bien obligé de rentrer dans son jeu. Sur le sable, il dessinait librement, s’exprimait en esquissant des volcans ici et là.
« Ne t’éloigne pas, lui disais-je en direction de mon bain.
— Papa ! m’appela-t-il. Viens, viens !
— Quelle connerie il a fait encore, je ne peux pas me baigner tranquille.
— C’est écrit quoi ? C’est joli. » dit-il.
En rejoignant Tari, j’ai été sans doute moins surpris que lui. Le genre de message qu’Ari m’avait décrit. Une demi-lune, un rectangle pour l’âge et un trait vertical pour le sexe. La prochaine victime avait été choisie.
« Ils veulent que j’embaume une femme avant la nouvelle lune.
— Et si aucune femme ne meurt ? demandais-je à Ari.
— À moi de me débrouiller, dit-il les yeux vidés de tout espoir.
— Ils veulent te faire agir contre tes engagements.
— Quand j’y pense, elles pourraient être mes nièces, si elles étaient plus âgées. Je ne peux pas tuer, tuer quelqu’un qui est aimé aussi fort que l’amour que je porte à mes nièces. Quelles souffrances vivront les aimants, quelles souffrances ressentirais-je si l’une d’elles mouraient ? Y penser m’est déjà assez douloureux comme ça, me confia-t-il.
— N’obéis pas. Ils ne pourront rien te faire. » finis-je par lui dire en regardant le haut de son crâne, car il avait la tête baissée.
*
« Je vais sur le sable, vieux.
— Vieux ? Je ne suis pas vieux. Rentre avant la nuit. »
Ne plus avoir mon vieux dans les pattes m’a fait pousser de bonnes ailes, mais je ne sais toujours pas voler.
Un jour viendra la fille que j’attends tant, une amoureuse, une amie, une partenaire pour la vie. Un, deux, trois enfants, moins ou plus, aucun. En bon acteur, je lui offrirais un beau spectacle lors de notre première rencontre – ma tête est un vrai chantier, je suis fou.
C’est quand même beau, par ce temps clair. Mon sable. Ma mer. Mes falaises. Encore un dessin, demi-lune, triangle, bâton vertical.
« Il fait quoi lui à courir vers la falaise. » prononçais-je à voix haute.
J’ai pris la direction de la silhouette que je venais d’apercevoir. Elle s’est enfoncée dans un champ de roches blanches, hautes de deux mètres au moins. J’entendais des bruits devant, à gauche, derrière-moi…
« Bouge pas ! dit une voix inconnue. Reste à terre. Qu’est-ce que tu as lu, dis-moi ?
— Il est de vous le dessin ? dis-je en essayant d’apaiser cette tension nouvelle.
— Tu ne sais pas les lire. Ton père ne t’a rien dit à ce sujet ? me questionna cette voix féminine.
— Parce qu’il aurait dû ?
— Cela m’importe peu. Écoute, tu connais l’Ordre, le Juste, tout ça ?
— Ouais.
— Simplement, ton père nous est hostile, il sait les lire, lui, nos symboles. Il n’est pas seul à savoir les déchiffrer. Deux autres hommes également, me dit-elle.
— Tuez-les s’ils vous gênent ? Enfin, c’est ce que je ferais moi, si j’étais vous, fis-je à la fille derrière moi.
— T’es pas futé comme garçon. Les trois clampins sont très proches du Juste. Si on ne les évince pas, on tombera à coup sûr, le Juste se fait monter la tête.
— Bonne tactique, je reconnais. La marée monte, on va finir les pieds dans l’eau si on ne bouge pas.
— Lève-toi, et tourne-toi vers moi. » conclue-t-elle.
J’avais identifié le sexe de la personne avec qui je dialoguais. Ce n’était pas le mien. Une première fois depuis un bout. Je me retournai alors.
Elle avait des cils ouvrant sur des yeux verts scintillants, des lèvres droites et étirées. Elle m’a embrassé. Une seconde, deux secondes, trois, quatre, cinq. Puis elle m’a dit :
« Suis-moi. »
Elle m’a emmené vers la falaise, puis à travers un passage étroit, nous l’avons pénétrée. Je ne pouvais plus faire marche arrière. J’étais dans l’Ordre, j’étais amoureux.
*
Est venu le moment de me séparer de mon petit bébé, mon beau bijou : mon troquet.
« Dernier jour vieille machine ! me dit un bon ami.
— Jagui, m’exclamais-je dès le premier son de sa voix. Mon premier et dernier client. Le plus fidèle !
— Tu attends du monde ?
— Quelqu’. La plupart est passée dans la semaine pour échanger un dernier verre et quelques mots. Je n’ai jamais autant bu que ces derniers temps. Mali et les enfants ne sont pas avec toi ? lui demandais-je.
— Elles sont parties accompagner Ari à la Maison. Vu pour la dernière fois hier soir, mon petit. Jamais je n’aurais pu lâcher sa main si je l’avais vu ce matin. Je suis sorti sur la plage ce matin, laissant le ressac me frapper les chevilles, me dit-il se forçant à sourire.
— Je te sers ? lançais-je.
— Non, pas aujourd’hui, mon brave. N’empêche, heureusement qu’on a arrêté. Pendant une période, on ne faisait plus que ça, boire.
— Les enfants sauvent des vies. »
J’étais bien ravi derrière mon comptoir, à voir Jagui pour la dernière fois ici. Je le voyais reluquer ce décor, comme si c’était la dernière.
« Tari va savoir gérer, tu penses ?
— Ani va le gérer, tu veux dire ! Bien sûr, il peut reprendre l’affaire, il a pris du galon depuis qu’il est revenu et qu’il a quitté cette fille. »
Jagui, jamais je ne pourrais te le dire. Tari a fait du mal, beaucoup de mal. Encore aujourd’hui, j’ai du mal à accepter ça.
*
« La porte est ouverte, je sais que tu somnoles derrière le bar. C’est moi, papa. »
Je sais qu’il a pour habitude de se planquer derrière en attendant ses clients.
« Et tu réapparais comme ça ? me lança-t-il. Tu repasseras.
— Non, t’es pas un adulte si tu refuses de me parler, dis-je à mon père avec une fierté que j’étais allé chercher je ne sais où. Affronte-moi de vive voix pour une fois, je ne suis plus un gosse. Je dois te toucher quelques mots. »
Je l’ai entendu souffler, puis pousser des bras et de la voix pour se redresser.
« Ah ! Voilà que tu parles comme un homme maintenant. Raconte-moi. »
Je lui ai raconté patiemment mon aventure.
« Une fois, je suis descendu me balader sur la plage, j’ai revu les symboles, les mêmes que tu me faisais éviter lorsque tu m’y emmenais. La fille avec qui je sortais, c’est là que je l’ai rencontré, par hasard. Elle est entrée dans mon esprit par un baiser. Le regard de mon père semblait désintéressé, mais j’ai continué : J’ai bien vu que tu ne l’aimais pas. J’étais fou d’elle et c’est elle qui m’a intégré à l’Ordre. Mes pensées, mes sentiments étaient un fil au bout duquel, elle m’attendait, prête à m’envoûter, entre deux mains, entre deux jambes. Elle m’a tout montré, tout expliqué : les symboles, les rituels, le Juste, l’Horloge, tout.
— Donc c’est fini ? répondit mon père.
— Ari est mort plusieurs mois après mon adhésion, tu te souviens ? Cette fille-là, elle avait reçu l’ordre du Conseil de le suivre pour recueillir des informations sur ses habitudes et ses fréquentations. Trois hommes savaient pour les symboles, dont toi, papa. J’étais un bon pion. Je savais que tu connaissais la signification des symboles. L’objectif qu’on lui a donné était de vous éliminer, tous les trois, avant que vous ne débutiez par vous monter contre eux. Ari ne s’est pas suicidé. Je me suis porté volontaire auprès d’elle, pour le filer, faire mes preuves. Je ne voulais pas qu’ils arrivent jusque toi, papa. Te laisser en vie était mon dessein. Le jour de sa disparition, il est monté sur le toit du village récupérer des herbes sèches. J’ai rapporté un mensonge, l’Ordre a menti. Je l’ai…
— Jagui, Lefi ou moi. C’est bien dommage, mon fils. » me dit mon père avant de retourner à sa sieste.
Après ces deux mots, il est parti sans me regarder, me laissant les poumons remplis à ras bord d’un liquide honteux. Je ne pouvais plus respirer. J’aurais souhaité voir la forme qu’avaient ses yeux derrière le bar.
*
J’ai oublié de fermer la porte, les passants vont croire que c’est ouvert.
« Georgi ? »
Et merde.
« Ani ? Oui, c’est moi. Je passe juste pour la soupe ne t’en fais pas, je ne vais pas rester longtemps. »
La petite Ani, je ne sais pas ce qu’elle pense de moi. Un vieux con ? Sûrement. Elle a un poids sur le cœur, cette fille, Le jour où elle aura assez de force pour l’arracher et le balancer, ça va faire mal.
*
« Est-ce que Ani est passée par ici hier ? me demanda Jagui.
— Non, et ça m’embête bien, j’étais débordé hier soir et mon père n’a même pas montré son petit doigt.
— Ça fait trois jours qu’elle n’est pas rentrée. Je suis allé voir la famille de Siki, pensant qu’elle serait avec eux, mais pas une trace d’elle et, Siki, le garçon avec qui elle sort n’était pas là non plus. »
Ani, ça fait deux semaines, bon sang. Où es-tu ? J’espère ne pas voir la vérité que je suis en train de me faire dans la tête. Ne fais pas comme moi, je t’en prie.
Ani, ne pourra plus me couvrir, je vais devoir faire attention avec ces lentilles. Quelqu’un clencha la porte.
« Ani ? »
Pas un mot. Je me suis relevé légèrement pour voir qui entrait alors.
« Eh Tari, dis-je d’un air jovial.
— Qu’est-ce que tu fais dans la réserve tout seul ? Tari se trouva surpris.
— J’ai toujours pris de la soupe de lentilles pour mes repas. Je ne vais pas changer après tant d’années.
— Ce n’est plus toi qui gères l’affaire. Tu me voles, littéralement. T’as beau être mon père, tout ne t’es pas permis. »
C’est bien la première fois qu’il me parle sur ce ton.
« Bon, commence pas ! Ce que tu possèdes aujourd’hui, c’est grâce à moi. Commence pas à t’attirer les louanges de la réussite de mon boui-boui.
— Tu me voles, c’est tout ce que je vois.
— Très bien monsieur ! Tu vois ta soupe, tu vas bien la lécher sur le sol, regardes ce que j’en fais. »
Je me suis mis à étaler cette soupe – ma ! soupe – partout sur le sol.
« Ce sera l’occasion de rénover le sol, ces planches commencent à faire la gueule. » dis-je d’une voix bien portante.
Il ne me lâche pas du regard. Je vais passer son corps de gringalet minable avant de déguerpir.
Je me suis assis sur un banc du quartier. Celui où j’attends d’habitude le déluge ou l’envie de pisser. Les toges blanches, en voilà une bonne brochette qui déambule dans la Nef. Ils se dirigent vers moi. Assis, ils me dépassent tous malgré leur jeune âge. Des enfants, et une jeune femme.
« Eh c’est quoi ce bordel ! Qu’est-ce que tu fais ? Retourne-toi quand je te parle, j’étais bien surpris de ce que je voyais. Ani ! Ani ! Fais pas la sourde ! Je n’en revenais pas pensais-je. Sois pas bornée comme mon satané fils, écoute. »
J’ai agrippé son coude puis je l’ai tiré vers moi. Elle m’a giflé la main et m’a regardé.
Je vois encore ce regard en fermant les yeux. Livide, les sourcils en V, la bouche close, sans émotions. J’ai enjambé le fossé que je venais de creuser entre moi et Tari quelques minutes auparavant. La querelle passera pour cette fois-ci.
« Tari ! Tari, arrête de nettoyer et va voir Jagui, ai-je hurlé à peine la porte du bar franchie. Va-lui dire que je viens d’apercevoir Ani. »
Jagui & Georgi
Ces derniers temps, on traîne beaucoup plus sur la plage. Le soleil se couche tard et la chaleur persiste. D’ici une heure, la lumière du soleil ne sera plus pour nous, mais pour quelques autres.
« C’est beau ici. À marée basse, le monde est à nous. C’est un joli cadeau qu’elle nous fait, la mer, ai-je dit.
— Dis pas n’importe quoi, ton verre est vide, m’a répondu Georgi. Je te resserre ?
— Volontiers l’ami ! »
D’un mouvement faste, j’ai rapproché le verre fraîchement rempli de mes lèvres, avant l’intervention de Georgi.
« Retire pas ton verre, je te remets une goutte, pour notre bon Lefi. »
Lefi était le seul fumeur de la bande. Quelque temps auparavant, il avait disparu. Un jour, j’ai demandé à Ari s’il était mort. Il m’offrit une incroyable réponse :
« Lefi n’est pas mort. Il m’a rejoint. Il m’a demandé de ne rien vous dire. Si tu l’aperçois et que tu te décides à aller lui parler, il fuira. Il a honte. »
Ari m’avait déjà vu abasourdi, mais comme cette fois-ci, jamais. Depuis que cette nouvelle est arrivée à mes oreilles, je n’ai plus prononcé son nom, et Georgi ne sait rien de tout ça.
On enchaînait les tournées. Le volume de boisson accumulé au cours de toutes nos soirées nous aurait suffi à survivre à un tour du monde.
« J’ai trouvé le nom de mon bouquin. Devine un peu ?
— Jamais je vais trouver, balance.
— C’est en trois mots, devine. »
Georgi s’est mis à me regarder avec un air salé avant que je ne lui révèle ces trois mots :
A marée basse
« C’est beau comme nom. Combien de poèmes ? m’a demandé Georgi.
— Une trentaine.
— C’est bien mon pote, bravo. Depuis le temps. »
Le temps a coulé. D’ici une demi-heure, le soleil s’éclipsera.
« Elle grandit bien ta petite Abi. Je l’adore, avec sa frange. La même que Mali avait lorsque vous vous êtes rencontrés. »
Georgi a ouvert son bistro très tôt
Vingt-cinq ans à peine il avait
Régulièrement je m’y rendais
Il y avait cette fille grande et élancée
Aux cheveux blonds et ondulés
Qui passait ses soirées
À voir son verre se vider
Son cœur s’envoler.
D’un élan d’extrême naïveté
Je mis un pied sur la planche instable qui nous séparait
Je me mis à avancer
Le ventre gainé pour ne pas perdre pied
À cause de toute la liqueur ingurgitée.
Arrivé à ses côtés je lui ai demandé
« Qu’est-il arrivé à votre oreille ? »
Sa réponse était brève
Son père lui en avait coupé un morceau me dit-elle
« Mais avec quoi vous l’a-t-il coupée ? »
Sa réponse était brève
Une dague en albâtre bien affûtée.
Elle s’est enfuie dès la fin de notre échange
J’ai alors crié
« Quel est ton prénom ? »
En ne pivotant que sa tête et son buste
Elle me donna son prénom
Elle s’appelait Juli
Je ne pense pas intégrer ce poème à mon recueil. Mali va me faire la tête si elle le lit.
Abi ne va plus être seule très longtemps. On va avoir un deuxième enfant, Mali et moi. J’espère que ce sera un garçon.
« Et Mali, comment se porte-t-elle ? me posa Georgi.
— Elle est très fatiguée, c’est bientôt la fin.
— Vous avez le prénom ?
— Si c’est un garçon, il portera le même nom que mon frère. Si c’est une fille… »
Je n’ai pas pu finir ma phrase. Un bloc s’est détaché de la falaise, provoquant un bruit assourdissant accompagné d’un énorme nuage de poussière. Les années passent et la falaise recule, se noircit, me suis-je dit à moi-même.
« Il va faire nuit. Ça y est, fin d’une journée au bout du monde, s’exclama Georgi en expulsant tout l’air de ses poumons.
— Ce n’est pas le bout du monde Georgi. Ce n’en est qu’un bout, et c’est là que nous vivons » lui donnais-je comme réponse.
Et la lumière du soleil se consuma pour aujourd’hui.
*
« Jagui ! dit Ari, les larmes aux yeux en passant la porte de la maison. Oh mon frère, je suis tellement heureux ! Où est-elle ?
— Ari, mon frère. Je t’aime, ai-je répondu en l’encerclant de mes bras. Les filles sont derrière, ajoutai-je.
— Ani ! Ma nièce, ma fleur. Tes pommettes sont aussi rouges que des coquelicots. Tu es si belle.
— Tonton, les bébés sont tous laids. Tu mens ! répondit Abi un peu jalouse.
— Ceux qui disent ça sont encore plus laids, Abi. »
Mali est la première à l’avoir touchée, neuf mois quand même.
« T’es un peu décoiffée. » ai-je dit en la voyant. Elle m’a envoyé un regard tueur.
C’était à son tour de prendre la petite nouvelle. Il s’assit dans un fauteuil. Ani, elle, était allongée sur son bras droit. Cet endroit devait être le plus confortable du monde. Les yeux fermés, il rapprocha son visage de celui d’Ani, de sorte que la pointe de leur nez se touchent délicatement. Elle l’a attrapé et a joué un peu avec.
« Non, petite dame » souffla-t-il discrètement en extirpant doucement ses petits doigts de ses narines.
Ari est revenu vers moi, accompagné d’Ani. C’était comme un moment suspendu dans les airs. Mon frère et mon nouvel enfant.
« Elle a un petit peu de toi quand on regarde bien.
— Déconne pas. Tu vas la faire pleurer à dire ça, me répondit Ari.
— T’as raison. C’est vrai qu’à son âge, on comprend tout.
— Mali n’est pas en forme de ce que je vois, et tu laisses Abi s’occuper d’elle ?
— Je viens de rentrer. J’étais parti voir Georgi, je ne l’ai pas vu. »
J’étais dos à la porte, contrairement à Ari qui voyait les gens passer.
« Quand on parle du loup, a-t-il dit.
— Jagui ! cria Georgi en cognant son colis contre la porte de la maison, Ani se mit à pleurer. Oh, tu pleures bichette, je suis désolé.
— Avec une entrée fracassante comme la tienne, il ne pouvait pas se passer autre chose, dit Ari à Georgi.
— Tiens ! a enchaîné Georgi, de la bonne soupe de lentilles. Pour vous quatre. Mais surtout pour Ani, hein !
— Le favoritisme, dit mon frère brièvement.
— Lefi est passé ? Je dois lui toucher deux mots à ce guignol, demande Georgi. Il a éclaté une bouteille sur le bar y a deux jours. C’est pas la première fois, il va me la repayer c’coup-ci. »
Ari et moi n’avions pas bougé après l’arrivée de Georgi, et rebelote.
« Jagui ! hurla Lefi en sautant l’entrée de la maison. Qui a fait pleurer la petite ? dit-il dans un enchaînement rapide voyant Ani pleurer. Ça doit être toi Georgi ! Maladroit comme t’es.
— Alors déjà, pour l’aut’jour’soir, commença Georgi avant d’être coupé par Lefi.
— Je rigole vieux tonneau ! Je-ri-go-le. » a-t-il conclu. La fin de l’histoire de la bouteille cassée demeure encore aujourd’hui, un mythe.
*
Quand Tari est venu m’annoncer ce qu’avait fait Ani, j’ai cru perdre mon âme, si bien qu’il faut d’abord qu’une ait existé au moins une fois dans ma vie. J’ai imploré mon frère par mille fois, et mon fils, je veux absolument le revoir.
« Je vais aller fracasser sa porte au Juste. Il va m’entendre.
— Il sait qui tu es, il en profitera pour te descendre.
— Qu’est-ce que tu racontes Tari, t’en sais foutrement rien. À moins que ! Attends, mais oui, ton père m’a tout raconté, tu t’es joint au Juste il y a quelques années. Tu ne sais pas ce que ça a engendré chez ton père ! Il ne te l’a même pas pardonné. » ai-je crié debout face à Tari. Je ne me suis pas arrêté là.
« Tu lui faisais faire la merde dans ton foutu bar, elle a pété un câble, elle était de moins en moins présente avec nous !
— Jagui c’est faux. Par moment, on est tous un peu à l’ouest, dit Mali en s’interposant.
— Mais Mali, Ani est une femme. Un peu qu’on la maltraite, qu’elle n’est vouée qu’à la merde dans ce monde. Réveillez-vous toutes les deux, continuez de charbonner, à vous faire diriger si vous aimez ça ! dis-je sans une once de contrôle à Mali et Abi, méchamment.
— Jagui, vous faites partie de la famille, enchaîna Tari. Ani m’a dit qu’elle n’aimait pas ce qu’elle faisait, certes, mais il lui fallait de l’argent, pour elle, pour vous, Tari fit une légère pause avant de reprendre : Ils savent.
— Qui sait ?
— Le Conseil sait ce qu’Ari te disait à propos des rituels, des messages sur le sable. Tu leur es hostile. »
Et voilà comment j’ai fait pleurer Mali et qu’Abi voulait me faire la peau. Ari, mon frère. Pourquoi es-tu parti ? Qui t’a poussé à t’ôter la vie ? Ta nièce a fait une connerie. Je veux ma fille, je la veux, sur mes genoux, qu’elle ait huit, quinze, dix-neuf, trente ans, je la veux avec moi.
Je me suis éloigné quelques heures du champ de bataille qu’était devenue notre maison. Sur la plage, Georgi me rejoignit et s’assit à côté de moi.
« La mer remonte. On ne va pas pouvoir rester ici très longtemps, dit-il.
— On aura les pieds dans l’eau au pire. On avance ? » répondis-je sans grande conviction. Au fil de nos pas, l’eau de la mer se faisait de plus en plus entendre à mesure qu’on s’approchait des vagues. Une première frappa le devant de mon pied, puis une deuxième. Georgi subissait le même sort. En me retournant, je vis l’entrée de notre village et cette Arche sculptée. Avec le contre-jour, on ne distinguait rien de l’intérieur du village. Le soleil nous harcelait la face. Sa lumière était pour nous. Pourtant, c’était tout le contraire dans ma tête – sombre.
« Au bout d’un moment, on aura plus de village. » ai-je lancé en espérant aucune réponse. À quoi Georgi me répondit.
— Ça se pourrait bien. J’espère franchement que la falaise nous tombera dessus et que le village succombera. »
Mali & Abi
Jagui était parti à la rencontre de Georgi, pour se miner la ruche en bonne compagnie. Depuis plusieurs temps maintenant, Abi connaissait la définition du mot couple. Le premier jour où elle l’apprit, elle m’a dit : « C’est quand un garçon et une fille se disent salut avec la bouche. » Si seulement ce n’était que ça.
Nous sommes allées dans la Nef. Là-bas, il y a tout et tout le monde. Les enfants s’y retrouvent pour jouer et créer du lien, même si, vivre ici, c’est déjà être lié à son voisin. Je me suis assise sur un banc en craie. L’avantage de porter une robe blanche, c’est qu’on ne verra pas la trace laissée dessus.
Je vis une personne du coin de l’œil s’approcher de moi, pour s’assoir.
« Comment allez-vous, madame ? me dit cette femme à la voix inconnue.
— Bien, merci. Votre enfant est là ? ai-je demandé à la dame.
— Non, répéta-t-elle par deux fois d’une voix calme. Moi, ce n’est pas pour tout de suite. »
Pour accompagner sa réponse, elle superposa ses deux mains au-dessus son nombril. J’ai alors relancé la conversation.
« Je ne vous ai jamais croisé auparavant. Enfin, je dis ça, mais, quand je sors de chez moi, je lève rarement la tête. Je fonce tête baissée pour faire ce que j’ai à faire puis je rentre.
— On est toutes un peu pareil. Surtout, si on lève la tête, on en croise, de ces têtes ! » dit-elle à volume faible en se penchant légèrement en avant, puis reprit : Vous êtes très élégante, je dois l’avouer. »
Alors comme ça, je suis élégante. J’ai pourtant les cheveux en pétards.
« Je peux dire de même pour vous » ai-je rétorqué.
Ce que j’ai remarqué en premier chez elle, c’était son nez. Plutôt fin et allongé. On dirait qu’il était proportionnel à la longueur de ses jambes. La femme me demanda si elle pouvait rester à côté de moi. Mon sourire traduisait un oui.
« Avec mon mari, nous allons bientôt déménager, reprenait-elle.
— Déménager ? Mais qu’allez-vous emporter avec vous ? C’est insensé ! m’exclamais-je, un peu choquée, je dois l’admettre.
— Nos quelques vêtements. C’est rare que les gens d’ici partent, on le sait. Plus rare encore sont les nouveaux arrivants.
— Vous n’êtes pas d’ici ? dis-je d’un air douteux, même si je connaissais déjà sa réponse.
— Non, vous avez raison. Je crois que nous sommes les plus fraîchement débarqués même avec plusieurs années » répondit-elle.
Mes deux princesses étaient en train de jouer dans une petite arène ensablée. Ani s’arrêta pour me regarder. Lorsqu’elle vit la dame assise à côté de moi, elle poussa sur ses bras pour se relever du sol sur lequel ses genoux étaient écrasés. Elle s’avança vers nous. Elle se stoppa, debout, en fixant ma voisine de banc.
« Ani, tu as du sable sur le visage, lui dis-je en lui frottant la face avec un tissu. Aucune réaction de sa part. Ani, l’ai-je de nouveau appelé. Ani, qu’est-ce que tu fais ? »
Elle posa son index gauche sur la fosse cubitale droite de la dame puis, elle fit glisser ce même doigt le long de son avant-bras, sans qu’une lame d’air ne passe entre les deux. Son trajet fut légèrement incurvé jusqu’au point final sur le dos de la main. Ani fixa le point de contact, une seconde, puis deux.
« Ani ! poussai-je d’un volume élevé en sursautant. On ne pince pas les gens comme ça ! Encore moins une inconnue. »
J’étais en train de la sermonner, mais ma petite princesse fixa durement les yeux de la dame. Elle décrocha enfin un mot.
« Ta peau, elle n’est pas blanche comme nous. » disait Ani à la dame. J’ai vraiment commencé à m’énerver.
« Ani, on ne dit pas ça des gens, voyons !
— Ne vous en faites pas. » me répondit-elle en souriant. Elle a pris les petites mains d’Ani au piège entre ses grandes mains de femme.
« C’est vrai, tu vois bien que ma peau n’est pas comme la tienne. C’est normal, je ne suis pas née ici. Et je vivais à l’extérieur avant, loin de ce village. Il ne faut pas t’en faire. Tu croiseras, dans ta vie, sûrement d’autres personnes différentes de toi. Et un petit conseil, évite de les pincer. » lui dit-elle.
Après ce court sermon, elle enlaça légèrement Ani, frotta un petit peu son dos et fit claquer son pouce et son majeur trois fois de suite. Ses mains remontèrent jusque ses joues pour les tenir, comme on tiendrait un bol de lait chaud en hiver et elle se leva enfin pour partir.
« Ravie de vous avoir rencontrée. Puis-je vous demander votre prénom ?
— Mali, ai-je répondu. Et vous ?
— Mon nom est Juli. »
Après cet événement qui m’a mis en rogne, j’ai rappelé Abi et nous sommes rentrées toutes les trois. J’ai préféré me calmer avant de reparler à Ani.
« Ani, peux-tu me dire ce qui t’es passée par la tête ? » Ani m’a répondu avec ses deux bras dirigés vers mon cou, me demandant par ce geste, si elle pouvait s’y agripper. Je l’ai prise par le dessous de ses fesses pour lui faire atteindre son objectif. Une fois sur le toit du château – ma tête –, elle posa un petit doigt sur mon oreille avant de me dire :
« J’ai déjà vu la dame une fois. Papa discutait avec elle à la plage. »
J’ai caressé le derrière de sa tête tout en continuant la marche. Abi marchait en s’accrochant à ma robe par peur de dériver tel un bateau naviguant en mer agitée. Dans mon cerveau se préparait un petit interrogatoire.
Jagui m’expliqua, une fois rentrées, qu’il avait connu une femme se nommant Juli, plusieurs années auparavant. Jagui, avait un air tout peureux et détaché. Parfois, il était encore un enfant, surtout quand il savait qu’il était en mauvaise posture face à moi. Je m’assis à côté de lui sur notre sofa avant de le regarder par le haut, une fois à califourchon. Sans qu’il ne me cherche du regard, ses deux mains ont pénétré ma robe par le dessous. J’ai soulevé son menton d’un doigt et d’un élan d’excitation, je lui dis lucidement, ce que je pensais vraiment :
« Je t’aime. »
*
Depuis que je connaissais la définition du mot couple et ce que cela engageait, je me suis imaginé les plus belles histoires de couple possible. Je m’imaginais bien des paysages : romantiques, ouverts et grands. En tout cas, ce n’était pas dans ce village enfermé dans lequel on est coincé que je m’imaginais vivre un amour raffiné. Les fois où le village endosse une tenue digne des plus beaux mariages, c’est lorsque la pluie cesse et que le soleil fait son apparition. On lève tous la tête vers les fentes et les puits de lumière creusés au plafond, l’eau ruisselle depuis le haut jusque dans un bassin au pied de l’Horloge, se situant au bout de la Nef. Une brume se créée de par le vent entrant depuis l’Arche qui, avec les rayons du soleil, forment un arc-en-ciel, de quoi éblouir les yeux des enfants.
Aujourd’hui, je me retrouve seule avec ma sœur. Elle a cinq ans et moi, dix de plus. Lorsqu’elle pique une crise, je me fais toujours à l’idée qu’un événement si grave vient de se produire que même la fin du monde serait rassurante à côté de ça. Assise sur le canapé, les genoux repliés contre mon buste, j’abaisse mon bouquin pour lui dire :
« Arrête de chouiner, sérieux, y a rien, Ani. »
Je ramène cet empilement de feuilles de papier vers moi qui est plus divertissant que de voir ma sœur baver sur ses jouets en bois – même à cinq ans, elle bave encore –, bien que cela soit drôle par moment. Quelques instants de calme, et ça repart. J’abaisse de nouveau mon livre. Je sors mon plan B à Ani qui consiste à lui dire :
« Bon ! pleure un bon coup, tu pisseras moins. »
Et généralement, ça passe, comme par magie – je devrais peut-être m’énerver plus souvent.
Après ses quelques tourments, ma petite sœur m’a rejoint sur le canapé à fessiers séparés. Elle s’est allongée sur le ventre en amenant son nez dans le trou formé par l’entre-fessier, de quoi respirer confortablement. Finalement, je me suis dit qu’elle était ingénieuse, ma frangine.
La journée passe. Mes parents ne rentreront pas avant le milieu de la nuit. Je me suis mise au fourneau.
« Ani ! viens manger.
— J’arriveee, répondit-elle. On mange quoi ?
— On a plus de soupe de lentilles, donc j’ai préparé autre chose. C’est un mélange de fruits de mer avec des haricots verts et des oignons. »
Ce n’est jamais de la grande gastronomie, mais, il y a tout ce qu’il faut. J’ai laissé exprès un peu de sable dans la maison des bigorneaux, Ani aime bien ce côté croustillant. Elle pense que ce sont leurs os. On se régale toutes les deux, en faisant des blagues.
« Ani, tu es bête enfin, ça ne se mange pas ça. Je te l’ai déjà dit la dernière fois. »
Nous étions assises de part et d’autre dans la longueur de la table, et comme la dernière fois, je lui ai répété :
« C’est une feuille de laurier, ça ne se mange pas.
— Bah, pourquoi t’as mis du laurier si on peut pas manger.
— Pour le goût, ai-je répété deux fois, et la seconde, en soufflant du nez.
— C’est même pas bon en plus. » me dit-elle en plaquant la feuille de laurier contre son assiette.
De la sauce traînait sur ses doigts, elle décida de se servir de son haut comme essuie-tout – de rien pour le service. Ani s’est mise à tousser, une toux rocailleuse d’enfant à moitié malade. J’ai parié au fond de moi, qu’elle allait éternuer après ça… pas loupé, elle a éternué. Elle s’est mise à me regarder, avec un cocon en suspension sous son nez.
« Y a du monde là-haut. » ai-je dit en souriant bien fort. Elle en avait aussi un petit peu sur sa bouche, qu’elle essuya d’un revers d’avant-bras en étalant ses déchets nasaux jusque sur ses commissures.
Une fois toutes les deux débarbouillées, on a pris la direction de notre chambre. Le marchand de sable remplissait sa jarre, quelque part dans ce monde et nous attendait patiemment, sans un bruit.
« Je t’ai vu avec un garçon l’autre jour. » me dit Ani allongée sur son lit. Dès ce moment, je savais que je n’allais pas pouvoir sortir du labyrinthe de questions qui allait suivre. Je n’allais pas me faire avoir, cette fois-ci, je pris les rênes. Après avoir expliqué à Ani les deux premiers types d’amour, j’ai entamé le dernier.
« Tu m’écoutes toujours ? demandais-je à Ani. Elle me fit un oui de la tête. Bien, le dernier amour Ani, c’est l’Amour, dis-je en insistant sur le A. Tu sais ce qu’est un couple ? Sa réponse fut oui, encore. Il y a donc deux personnes dans un couple. Ces deux personnes passent du temps ensemble, plus longtemps encore qu’avec d’autres. C’est comme tes mains, tes yeux, tes narines, tes oreilles. Tu en as deux qui sont toujours ensemble.
— Si couple, c’est toujours être à deux, pourquoi t’es pas en couple maintenant ? me répondit-elle.
— Je ne peux pas toujours être avec ce garçon. Des fois, on doit se séparer, faire l’un sans l’autre, surtout à notre âge quand on ne partage pas le même toit.
— Tu vas refaire un couple avec le garçon après ?
— Ah oui, Ani. Pourquoi ?
— Bah les mains, si j’en ai plus qu’une, ils vont plus faire ensemble après.
—Tu… ai-je entamé en clignant des yeux. Tu marques un point. Mais nous ne sommes pas des mains, Ani, ni des yeux, ni des narines, ni des oreilles, continuai-je en pointant chaque organe à mesure que je les énumérais.
— C’est juste ça ? me demanda-t-elle.
— Pas que. Tu fais des petits gestes, qui provoquent des grands sourires. Tu essaies d’imaginer ta journée de demain, sa couleur, son parfum, sa saveur.
— C’est tout ça, un couple ?
— C’est à peu près tout ça, oui, du moins, selon moi. Fais de beaux rêves poupée. » lui ai-je glissé doucement devant ses yeux fermés, en replaçant sa mèche rebelle derrière son oreille.
*
Là, mon père m’exaspère. C’est facile, depuis sa place, de nous dire quoi faire. Mais que ferait-il s’il était à notre place ?
Je ne sais pas si c’est depuis que j’ai quitté la maison, mais il semble regretter l’époque où nous étions encore de jeunes filles, Ani et moi. Et visiblement, ça lui fait prendre des positions plus qu’énervantes.
Après avoir transformé notre maison en théâtre le temps d’une scène, les acteurs sont retournés en coulisses se nettoyer et changer leur tenue.
Nous n’étions plus que deux dans la maison. Ma mère, assise les coudes sur ses cuisses, ses mains supportant son front, et moi adossée contre le mur, les bras croisés. Ma mère commença à parler.
« Ne t’en fais pas, Abi. Les quelques jours pendant lesquels on n’a pas eu de nouvelles d’Ani, ton père était sur les nerfs, prêt à lâcher les chevaux. Puis ça. C’est la goutte de trop. Tu ne vois pas un peu ?
— Tu ne vois pas un peu ? répondais-je une première fois calmement et en grognant un peu plus la seconde fois. Tu ne vois pas un peu qu’il vient clairement de nous insulter ! Tu vas me dire que ça excuse tout, à tous les coups.
— Abi, s’il te plaît. Essaie d’imaginer un peu, dit-elle d’une voix dénuée d’espoir.
— Ce que j’imagine surtout, c’est qu’Ani a fait un choix, qu’elle est grande, et que mon père, ton mari, était autrefois un gros alcoolique nerveux et que là, là – je bégaye parfois –, ça lui remonte dans le caisson ! » ai-je crié. Ma mère se remit à pleurer. Elle attrapa le tissu qu’Ani avait cousu avec Ulri quand elle était petite. Le mien s’était déchiré quelques années après. Je n’avais pas été assez ferme avec mes mains à l’époque. Quand Ani était petite, c’étaient toujours les muscles, les muscles. De nouveau, elle me posa :
« Tout ce qui touche au Juste, tu le sais ? »
A ce moment, je me dis que j’y étais allé un peu fort sur les mots. J’ai répondu :
« Oui, je le sais.
— Alors la prochaine fois, penses-y et arrête de ramener sur la table ce que ton père était ! – un fervent buveur –, m’a-t-elle dit en me pointant du doigt, le visage dessiné par ses sourcils froncés. Oui, il était nerveux par moment, reprit-elle. Boire n’est pas une activité de santé, mais là, tu ne peux plus dire ça de ton père. T’es rancunière si tu le penses encore, puis elle finit en disant : Son frère, Ari, et maintenant, Ani. »
Comme la bonne bornée que je fais, je lançais mon regard ailleurs dans la maison. Il ne fallait même pas qu’elle puisse voir le blanc de mes yeux. J’ai réfléchi pendant quelques instants à ce qu’elle venait de me dire. Je me suis bien accrochée et je voulais bien continuer, mais j’ai dû me résoudre à lâcher le morceau quand elle s’est levée pour me forcer à la regarder dans les yeux.
Après cette bonne leçon – bien rares sont les fois où j’écoute encore ma mère –, j’ai terminé la journée toute seule dans mon coin, sans prononcer un mot. Je ne suis pas allée sur la plage, car c’est là où mon père va à chaque fois et je ne voulais vraiment pas le croiser. Je me suis simplement installée quelques heures au bout de notre rue, sur un petit rebord pour observer les gens.
Derrière moi donc, notre rue étroite où les maisons sont proches les unes des autres, parfois même collées. À ma droite, on peut emprunter des escaliers qui se terminent dans la Nef. C’est le chemin qu’on emprunte tous les jours pour y aller. Je n’irais pas déambuler en bas aujourd’hui, je préfère rester postée sur mon muret.
Je me rends compte de la grandeur de celle-ci – la Nef. Des piliers supportent le toit, le bassin est entouré d’enfants jouant avec son eau, l’Horloge indique six heures et dix minutes, pour la deuxième fois de la journée. Les deux aiguilles sont superposées l’une sur l’autre et sont reliées au mécanisme. Entre eux, un cercle à moitié coupé sert d’indication, indiquant si le zénith a été franchi ou non. En l’occurrence, le demi-cercle est orienté vers le bas. Il va faire nuit.
Des pas arrivent en ma direction. Cette démarche unique, je la connais, sans même la voir, je pourrais la reconnaître parmi cent, c’est celle de ma mère.
« Ton père, avait un ami il y a longtemps. Tu étais encore jeune. Ils formaient un quatuor : Ari, Georgi, ton père, et un dernier homme, Lefi. Je ne l’ai pas revu depuis un bout, ni même ton père, lorsqu’il rejoignit Ari pour l’aider lorsqu’il dirigeait l’Ordre. »
Je n’ai pas dit un mot et laissai ma mère continuer. « Quand on a embaumé ton enfant avant d’aller à la Jetée, ton père est sorti de la maison pour voir qui s’était tenu devant la porte durant quelques secondes. Il ne vit que son dos. Après, lorsqu’on a traversé la rue, je l’ai vu. Assis sur sa chaise, fumant, le même dos courbé qu’à l’époque. C’était Lefi. Ton père n’a pas dû le remarquer. Moi si, mais je ne lui ai rien dit.
— Je me souviens un peu de lui. Donc ?
— Il est très intelligent, il n’était pas là par hasard. Je pense qu’il a fait quelque chose à Ani. » Ma mère s’arrêta de parler. Je repensais à mon père. C’est sûr, sa peau se détend et ça ne doit pas être un plaisir de voir une de ses filles rejoindre ceux qui ont tué son frère.
En contrebas, un défilé de blanc traversa la Nef, avec à sa tête, une femme qui portait un petit corps embaumé. Je me suis tournée vers ma mère. Des larmes coulèrent et sa main se cousue sur sa bouche.
Siki
Aborder les gens m’est terrifiant. D’autant plus s’ils sont de sexe opposé au mien. Pourquoi est-ce si compliqué ? Mais est-ce que ça l’est vraiment en réalité, ou bien est-ce moi qui marche sur mes propres lacets au point de trébucher bêtement face à eux ? Je ne sais rien de tout ça. Cela se terminera peut-être sans réponse pour moi.
Je ne veux pas croire que cela est vrai, mais ces derniers temps, avec Ani, nous sommes devenus plus qu’amis, depuis un bout déjà. Je crois que je commence à réellement ressentir de l’Amour pour cette fille. Ce que j’aime chez elle, c’est son côté va te faire foutre. Tout est dans le regard. Un sourcil prend de haut son voisin, la lèvre inférieure se met à déraper puis, les yeux encrés sur son opposant, le tout en silence.
Un jour, sur la plage où nous étions tous les deux allongés sur le sable, j’ai déposé ma main au milieu de son ventre pour ensuite remonter, avec un objectif bien défini. D’un revers, elle dégagea ma main, se releva brusquement et m’envoya subitement ce va te faire foutre. Je me demandais bien ce qu’elle pouvait avoir ce jour-là.
Sur le bateau, mon père me parlait souvent des femmes. Le problème, c’est qu’il était encore avec ma mère. Alors, je ne savais que penser de cet homme en face de moi. J’espérais pour lui que les histoires qu’il me contait était d’un passé lointain. Dans le meilleur des mondes, ma mère lui aurait envoyé un pain pleine poire si elle entendait ça. Jusqu’au jour où je lui ai dit : « Stop, ne me parle plus de ça, s’il te plaît.
— Si tu préfères les mecs, je comprends. » me répondit-il.
À ce moment précis, l’envie soudaine de le pousser par-dessus bord et de ramer très fort comme jamais je ne l’avais fait auparavant jusqu’au rivage m’avait traversé l’esprit. Je voulais juste du calme, sur l’eau.
Ce soir, je rejoins Ani sur la plage – si elle est toute seule, ce sera le grand jour. Hier et aujourd’hui, je me suis reposé à la maison, loin du bateau de mon père. Plus l’heure avançait, plus mon cœur battait la chamade. Je préparais un récital, que je repris plusieurs fois. Je suis seul dans la maison de mes parents. Je sais où se trouvent les bouteilles d’alcool. Le pouvoir magique que ces bijoux de verre offrent est indescriptible : confiance, joie, bonheur et richesse ! – Tout ça, vous le lisez sans même savoir où il est actuellement. Quel être stupide a-t-il été à croire qu’une boisson pouvait lui offrir de telles capacités. Je ne voudrais pas vous faire du mal, mais je vous écris alors qu’il est déjà mort, avant même d’avoir pu dévoiler à Ani, son Amour. Sa lettre d’adieu est coincée sous un galet à l’endroit où ses pieds ont foulé le sol pour l’ultime fois.
J’ai entamé le premier verre, ensuite s’est amené le second, puis le troisième. Georgi et Tari sont réputés comme généreux, alors que dire de moi qui me suis envoyé des doses que quatre bonshommes auraient pris pour se murger pendant une soirée entière. Une fois ma mise en scène terminée, j’ai pris la direction de l’extérieur. Je suis enfin arrivé près d’elle.
« Siki, tu es fatigué ? Ça n’a pas l’air d’être la forme ?
— Oh si, si. » répondis-je à Ani accompagné du sourire niais que la boisson m’avait greffé au visage.
Pour la première fois, j’ai rencontré Ari. Il est vraiment très drôle, il fait un peu des bêtises, mais il a l’air de se tenir correctement. Il s’est même endormi contre moi. Le grand jour que j’attendais s’était transformé en petit jour quand j’ai aperçu Ani accompagnée. Ce sera pour une prochaine fois.
Sur la plage, après le spectacle, on s’est assis pour admirer le coucher de notre étoile. Ari jouait au loin avec quelques mollusques.
« Un gros qui pince ! ah ! cria-t-il.
— C’est un crabe. » lui répondit sa charmante sœur. Après cette brève altercation, il reprit de plus belle ses activités d’enfant, me laissant seul avec Ani. Finalement, le grand jour se dévoilait enfin. Ani m’a demandé si elle pouvait m’accompagner pour une cueillette le lendemain. Demande que j’aie acceptée dans la seconde.
« Je voudrais qu’on se voie plus souvent, me demanda Ani, enchaînant après sa demande.
— Moi aussi, tu sais, j’aime passer du temps avec toi, ai-je répondu, détendu.
— C’est bien la première fois que tu me le fais voir Siki. Les fois précédentes, tu as toujours décliné mes invitations. »
Et elle avait raison. Toutes ces fois où j’ai refusé, par manque de confiance en moi, par peur de devoir plaire à tout prix. C’était un mal radical. Aucunement, je me suis fait la réflexion de : si elle veut qu’on partage un moment à deux, rien qu’elle et moi, pourquoi devrais-je plaire davantage comparer au moment où elle me propose une virée ?
Une fois, mon père m’a dit :
« Les hommes n’ont pas tous la vision claire lorsqu’il s’agit d’amour – pas de grand A, car mon père ne doit pas connaître ce concept vu ce qu’il m’a déjà raconté. Ils peuvent se haïr voire s’entretuer à ce sujet si nécessaire. Le pire sont les choix auxquels ils font face. On doit s’estimer chanceux, car faire des choix est un des fardeaux du pouvoir, même si avec tout ça, parfois, on se met dans de beaux draps. » en me précisant plus tard que c’est mon grand-père qui le lui avait dit, sur ce même bateau – et qu’il ne pourra pas dire à son fils, je vous le rappelle, car il est déjà mort.
A sa place, je me trouverais bizarre. C’est vrai, passer son temps seul, c’est absurde. Mais j’ai besoin de ce temps. Ce n’est pas que je ne l’aime pas elle, ou une autre personne, pas même ma famille. C’est juste que, ce temps est nécessaire pour répondre aux questions que je me pose.
Le soleil somnole. Elle est rayonnante sous ces lueurs d’au revoir. Assise, Ani a rapatrié ses genoux contre son torse. Ses yeux se sont fermés, une jolie courbe est dessinée par ses lèvres. Un petit sourire sous son nez fin, orné d’une pointe ronde. Tout ce pourquoi je la magnifie, ses sourcils épais par exemple, lui ont valu de moches moqueries, alors que nous étions encore des enfants. Cette époque est révolue, elle les arbore fièrement et les emmène partout avec elle maintenant. Son regard est une arme redoutable, cachant une âme délicate – et qui ne se laisse pas faire.
*
Le père d’Ani a débarqué à la maison, après plusieurs jours sans nouvelles de sa fille. Je sais où elle est, mais je n’ai rien dit.
« Est-ce de ma faute ? Dis-moi ce que j’ai mal fait ? ai-je dit à Ani quand je l’ai croisé.
— Lâche-moi. J’effectue ma tâche. Il ne faut pas me déranger. Pars. »
Jamais des mots ne m’ont plus heurté que les siens. Pendant plusieurs jours, je n’ai pas bougé de chez moi. Mon père m’a même tiré par le bras pour m’amener sur le bateau, en vain. Je lui ai crié au visage. Je n’avais plus tous mes neurones frais, car imbibés d’alcool.
Bois.
Ani, pourquoi ? Qu’ai-je fait pour t’éloigner de moi ? Quand je t’ai appelée, tu n’étais pas toi-même. Si c’est moi qui t’aie changée, s’il te plaît, dis-moi. J’aurais dû faire davantage pour plaire alors. C’est trop tard, maintenant. Personne ici n’est comme toi. De plus belle fille, il n’y en a pas, de plus courageuse non plus, de plus rêveuse non plus.
Bois.
Personne n’est parfait, mais j’ai beaucoup donné et en échange, tu me rends des mots durs comme du sable bien tassé. Souviens-toi au début. Rappelle-t-en. Tu ne me regardais pas enfant, mais moi, j’y pensais déjà. Ce n’est qu’en grandissant que j’ai décidé de m’approcher de toi…
Bois.
J’ai vraiment une sale tête dans ce miroir.
« Eh stop, Siki. Ce qui est fait est fait.
— Non. Je n’ai pas assez bu pour que tu reviennes me parler. Va-t’en !
— Va-t’en ? C’est ce qu’elle t’a dit. Tu n’es pas parti assez loin, je trouve. Tu n’as fait qu’enchaîner les verres et pleurer chez tes parents pendant qu’ils travaillaient. Regarde-toi, là, miséreux ! Tu vis encore chez eux. Tu n’es pas indépendant, ta mère te fait encore à bouffer.
— D’accord, mais vers où voudrais-tu que j’aille ?
— Monte. Tu auras une belle vue, là-haut. Tout ce que tu as écrit dans ton carnet, j’ai tout lu. Et regarde, ça n’a servi à rien. Tu as balancé tes pires idées sur ce papier brut. Fais au moins quelque chose de beau et de propre. Sers-toi de l’art pour soigner tes maux. Écris.
— Écrire quoi ?
— Une histoire, un poème. Des rimes, de la couleur, du sens. Je te promets qu’après, tu trouveras le monde plus beau.
— Je n’en ai pas la force. Je préfère juste monter.
— Oh oui, tu verras. Depuis là-haut, le monde est plus beau. Toute ta haine, ton animosité, tes idées seront effacées. Tu verras le monde sous un angle bohème, le monde sera poésie, lumière et beauté. »
Il a bu un dernier verre.
Je me sens très bas, proche du sol, mon dos me fait mal. Je vais monter et je verrais la belle mer. Là où, au bout, des gens y vivent, sûrement plus libres et plus heureux. Je sors et pars sans fermer cette putain de porte. Je me fige sur le mur d’en face. Un vieil homme fume en me regardant. J’espère pour lui qu’il va me lâcher, sinon je vais aller le voir. Il ne me lâche pas du regard ce pourri. D’un pas ferme, j’avançai vers lui. Il est parti en jetant sur le sol, son mégot qui, inerte, continue de libérer une fumée. Les pas du vieux forment un léger nuage de poussière avant qu’il ne tourne dans une autre rue pour y disparaître. Disparaître.
*
La vie met
Neuf mois plus ou moins
Pour être créée,
Autant est trop peu pour si bien.
Vingt-et-un seront le crépuscule de la mienne,
De fausses croyances ainsi m'a-t-elle berné.
Jamais un mensonge auparavant n'aura été
De la taille d'une baleine.
La proie ne voit son chasseur que dans un reflet.
Se chasser soi-même est bien simple.
D'un élan, je m’élance dans le vent.
Adieu,
Siki.
Kali
Cette femme, bien plus âgée que celle qui m’a mis au monde, me porta dans ses bras. Avec elle, un homme. Il devait être de la même famille.
« Attends, attends. Donc, tu viens de me dire que Kali et Juli ont abandonné leur enfant, dit l’homme à la dame.
— Comme tu peux le voir, oui. Il était au pied de la porte ce matin, emmitouflé dans un panier. Un petit mot l’accompagnait. « Son nom est Kali. » Il a aussi ce bandage autour de l’oreille, ça a été fait proprement, mais il a dû avoir mal, répondit la femme avec sa main posée sur mon torse, vérifiant si mon cœur battait normalement.
— Oui, je vois. Juli m’a dit une fois que son père lui avait fait la même chose. Les traditions d’ailleurs. Le bateau que Kali construisait c’était bien pour déménager, mais, abandonner leur enfant… Ulri, tu vas garder cet enfant ici, à la Maison ?
— Où voudrais-tu qu’il aille ? dit Ulri – c’est donc le nom de la dame.
— On pourrait le prendre chez nous, dit l’homme.
— Je sais bien que tu veux un garçon, mais le prendre avec toi, c’est la facilité. Puis tes deux filles doivent déjà vous demander assez d’efforts, à vous deux. »
Ulri a eu un grand courage de m’accueillir dans son orphelinat, qu’on appelle la Maison. Avec tous ces autres enfants, elle m’a élevé comme le sien. Elle m’a protégé et j’étais très heureux. Jamais le sujet de mes parents n’est réapparu dans les discussions, que ce soit avec moi, ou les visiteurs. Mon histoire, tout le monde devait la connaître, tout comme mon visage, facile à reconnaître, moins pâle que celui de mes copains natifs du village.
J’ai grandi et je commence à comprendre les adultes. Le Juste dont me parlait Ulri, je ne devais jamais lui dire oui. Pourtant, ils se voyaient souvent, la Maison était proche de l’Ordre. Cependant, Ulri ne se laissait pas faire pour si peu.
« Écoute-moi ! Quand tu viens ici, c’est pour donner des leçons aux enfants ! Pas pour les endoctriner !
— Je ne les endoctrine pas, Ulri, je leur présente simplement ce que je sais, moi. »
Les enfants sont naïfs. Le Juste savait très bien ce qu’il faisait. Ce n’est pas pour rien que beaucoup le suive dans les rues du village. Ulri nous répétait de toujours s’opposer à lui, pour toujours, si nous étions assez forts.
*
Un jour, je jouais avec mes amis de l’orphelinat. Je n’avais plus aperçu Ani depuis un petit moment. La dernière fois que je me suis retrouvé avec elle, j’ai vécu un événement traumatisant. Ces femmes, elles avaient une couleur de peau proche de la mienne. C’est la première fois que je la voyais sur une autre personne que moi. Elles m’ont épargné, peut-être que c’était voulu. Je me demande ce qu’elles ont dit à mon amie. Ce jour-ci, elle était là. Dans la Nef, je l’ai aperçue et j’ai accouru vers elle. Je l’ai appelée plusieurs fois.
« Ani ! »
J’insistais, mais elle ne me répondait pas. Je me suis alors rapproché, tandis qu’elle s’éloignait de moi, je devais marcher plus vite qu’elle si je voulais la toucher. Je me trouvais assez proche quand un grand homme en blanc me barra la route.
« La fille que tu cherches n’est pas là. Elle n’est pas ton amie. Dégage. »
Ani venait de m’abandonner, elle aussi, tout comme mes parents biologiques, lorsque je n’étais encore qu’un nourrisson. À la différence, qu’eux, ils ne me manquaient pas.
Les semaines ont passé et j’ai continué de l’apercevoir. J’ai essayé de multiples approches en vain, jusqu’au jour où j’ai totalement refusé de fournir le moindre effort pour retrouver mon amie.
C’était un matin. Ulri nous avait demandé, à d’autres enfants et à moi, si nous pouvions descendre dans la Nef pour acheter quelques aliments pour le repas du midi. Ces expéditions dans la Nef – qui n’étaient pas vraiment une expédition en soi –, marquaient le milieu de la matinée. Ulri nous donnait des cours de langue, nous apprenait à compter, à cuisiner, bricoler, de quoi devenir de bons petits garçons et de bonnes petites filles. Mes copains sont partis, d’un pas rapide, contrairement à moi qui aimais prendre mon temps pour vraiment profiter de ces moments, pour me plonger dans mes meilleures histoires. Je flânais. Ce matin-ci, la lumière du soleil brillait et traversait le toit du village. La Maison se situe en hauteur, l’escalier à emprunter pour descendre se termine au même endroit que le grand bassin au fond de la Nef. Par-dessus, je regardais l’Horloge qui le surplombe. La lumière s’écrasait sur les parois blanches, éblouissant ceux qui les regardent. J’y voyais une ombre se dessiner. En remontant mon regard vers l’Horloge que je venais de quitter des yeux, je vis de dos, des cheveux longs tombant sur un habit blanc.
« L’Horloge est en train d’être bricolée. » dit à voix haute une passante, avant de reprendre ses occupations. Contrairement à elle, je suis resté planté à regarder.
« Les aiguilles sont en train d’être déplacées. » dis-je à voix basse, la bouche à moitié ouverte. Quand nous sommes rentrés à la Maison, j’ai dit à Ulri ce que j’avais vu. De quoi, elle ne fut pas réellement surprise.
« En partant, j’ai reconnu Ani lorsqu’elle s’est retournée. C’était elle en haut.
— Je veux bien te croire, Kali. L’Ordre a la main sur tous les villageois, même si nous faisons ce qu’on veut de nos journées, le seul endroit où on peut lire l’heure, c’est dans la Nef. Il n’y a que les élites qui possèdent ce genre de mécanisme. Nous sommes bons à vivre une heure de plus aujourd’hui. » me répondit Ulri la bouche et les yeux clos, en déposant sa main sur mon crâne.
*
Durant plusieurs semaines, j’ai observé leurs mouvements. Comme les fourmis, ils se déplacent en files indiennes. Ani marche en tête, des jeunes de mon âge la suivent derrière. Je me faisais plus discret auprès d’Ulri, mais jamais elle ne m’a empêché d’agir contre ce que mon cœur me poussait à faire. Si elle avait voulu contrarier mes actions, un argumentaire lui était destiné, du style :
« Laisse-moi ! Je ne suis plus un petit garçon, je suis grand ». J’étais plutôt en avance sur mes camarades, peut-être que cela venait de mes vrais parents. Ma force, mon endurance, ma détermination devaient sûrement venir de ces humains qui m’ont créé.
J’ai été seul longtemps. J’ai rencontré la sœur d’Ari un jour où je jouais avec quelques amis. Ari me faisait beaucoup rire, non pas par son statut, mais par sa personne. Touchant et innocent, imprévisible. Dès ma première rencontre avec Ani, j’ai tout de suite vu en elle la fille qui pouvait être ma sœur. Nous avions une chose commune – physique ? psychique ? dans le ciel ? sous terre ? – qui m’a attiré à elle. Bien qu’au début, elle me repoussait un peu. Elle ne me pensait peut-être pas assez vieux pour la comprendre. Je pense plutôt qu’elle ne ressentait pas – encore –, ce que moi, je ressentais, ce chatouillement au milieu du dos. C’était étrange. Cela n’arrivait uniquement lorsqu’on se rencontrait, comme si tout était limpide, qu’on se dirigeait au même endroit.
Depuis qu’elle a rejoint l’Ordre, je n’ai plus eu ce ressenti, même lorsque je l’ai approchée l’autre fois, avant qu’un homme ne me repousse. Je veux la retrouver et lui poser une question.
« Ani, est-ce que toi aussi, tu le ressens ? »
Neuf heures du matin. Quelques embaumements vont avoir lieu à la Jetée. Je me suis servi dans la bourse d’Ulri pour descendre dans la Nef acheter de quoi manger. Avec moi, j’ai le panier qui fera de moi le Kali-de-tous-les-jours-et-que-tout-le-monde-connait. Une fois l’argent épuisé, j’ai pressé le pas jusqu’à la Jetée. Je me suis préparé en arborant des vêtements d’un noir sombre. Je me suis greffé à l’arrière du cortège, les menants, ont emprunté la route habituelle qui, dans la longueur de celle-ci forme une courbe, laissant entrevoir les gens qui mènent la marche. C’est à ce moment que j’ai aperçu Ani, au loin. Je ne pouvais pas me faufiler entre tous ces gens, je me serais fait remarquer. Alors, je me suis laissé fusionner à eux pour être les deux dernières pattes d’un insecte géant. Une fois stoppés et les gens amassés devant l’autel, j’ai pu me faufiler, gardant près de moi mon panier.
Trop difficile au milieu, j’ai tenté de rejoindre le côté droit du troupeau qui s’arrêtait seulement à un pas de la Fosse. Nous formions un arc de cercle. Je vis Ani s’exécuter. Elle était positionnée face à l’embaumé allongé sur l’autel, fixant dans la longueur le fils de ce pauvre monsieur, à qui elle était en train de soigner son corps miséreux. Elle fit le tour du corps en me tournant le dos d’abord, puis en revenant par l’autre côté. Ani déchira le rouleau, releva le menton, et les yeux fermés, elle plaça ses deux mains, paumes vers le ciel pendant quelques instants. Ses yeux se sont ouverts, pointant dans ma direction. J’étais troublé. En me fixant, j’ai ressenti sa détermination.
« Elle m’a reconnu, elle doit me voir là, elle me fixe. » Elle savait que je n’étais pas à ma place avec tous ces gens. Pas un mot. J’étais un fantôme – ou un être bien vivant, difficile pour moi de le savoir à ce moment précis. La toile tissée entre nos yeux se rompit et la cérémonie reprit son cours. Je me suis enfui jusqu’à la Maison. Ulri allait me demander ce que je pouvais bien faire pendant si longtemps.
« Où étais-tu Kali ? me posa Ulri.
— Parti acheter de quoi manger.
— Tu as les mains vides. »
Mince ! Le panier, je l’ai laissé là-bas, je suis bête.
« Je n’ai pas trouvé que ce que je voulais, tante. »
Ce matin, je ne reculerai pas. Je dois renouer le contact avec Ani. Le soleil va se lever. Une fenêtre de la Maison offre une vue sur la Nef. Ani est déjà sortie, il n’y a pas encore grand-monde à cette heure-ci. J’y vais. J’ouvre la porte et trébuche.
« Mon panier ! Et y a tout dedans. » Au moins, tu n’as rien perdu de ta gentillesse, Ani.
Je reste assez loin d’elle, à un angle de rue ou de maison, histoire de ne pas me faire repérer. Elle part chercher de jeunes enfants chez eux, les uns après les autres. J’en reconnais certaines et certains. Un, deux, trois… ils sont huit. Ils doivent avoir l’âge d’Ari. Ils arpentent le village en étant alignés.
« Ils empruntent cet escalier ? Ils vont sur le toit. » ai-je marmonné tout seul.
« Vite, vite ! » La porte va se refermer. À temps, j’ai glissé mon pied pour la bloquer.
« L’escalier est déjà vide, ils ont fait vite. » marmonnais-je à nouveau.
Creusé dans la falaise – comme à peu près tout ici –, de la poussière blanche flotte dans sa cage, saupoudrant finement l’orange de ce ciel matinal coincé dans le cadre de la sortie.
Une fois sur le toit du village, je peux y respirer un air frais. J’ai assez d’une main pour compter le nombre de fois où j’ai pu me rendre ici dans ma jeune vie. De hautes herbes plient face à un vent léger, dans un même temps, une voix grave ondule dans l’air. J’avance à quatre pattes sur ce terrain plat. C’est amusant de savoir qu’à l’extérieur, le toit du village est plat car, à l’intérieur il ne l’est pas du tout. Une silhouette imposante se trouve face à la mer, proche du vide. Le Juste est arrivé avant Ani et les enfants. Bien plus petits, les enfants se trouvent à genoux. Face à eux, Ani enroule leurs mains d’une corde, sans la couper. Ils sont liés à chacun. Un des neuf enfants se mit à parler – un neuvième s’est greffé au groupe entre temps.
« Papa, dit-il avec une voix tremblante. Tu m’avais, il marque une pause pour renifler, pas dit ça, papa. »
Je ne voyais pas cet enfant qui était dos à moi mais, des larmes devaient, sans aucun soupçon, irriguer ses joues. Le petit s’adressait au Juste qui lui rétorqua :
« Personne ne savait ce qui allait se passer aujourd’hui. Ne t’en fais pas, maman comprendra. Tu es bon, mon fils. »
Pendant que je regardais attentivement Ani enrouler la corde autour des mains des enfants, j’entendis le Juste commencer à communiquer avec quelqu’un d’autre – je ne voyais pourtant personne.
« Nous sommes très heureux, de vous donner neuf saintes et saints aujourd’hui. Leur don protégera notre village pour les neuf prochaines années. Ils partiront à l’unisson et attachés ensemble, comme il l’a été ordonné à mes prédécesseurs, et moi-même aujourd’hui. » Ses paroles me donnèrent des frissons. Il appela Ani. Elle s’est dirigée vers le premier enfant avant de lui prendre les mains.
Ulri & Ari
Deux jolies demoiselles m’ont été confiées par leurs parents ce matin. La plus grande s’appelle Abi, et la plus jeune, Ani. Leur oncle a disparu quelques jours auparavant. Leur mère les a apportées pour ne pas leur faire subir ce chagrin familial. Abi gardait sa petite sœur proche d’elle. Peut-être par peur qu’elle ne se perde dans la Maison pensant que l’endroit était immense. Elle me posa une question :
« Tu vis ici ?
— Je m’occupe d’enfants orphelins. Leurs parents les ont mis au monde, mais apparemment, il ne voulait pas vraiment d’eux. Ce que je leur dis à tous ici, c’est qu’un Être a fait ce choix pour eux, pour éviter de grandir dans un milieu difficile.
— Le même Être pour qui mon oncle était le Juste ? enchaîna Abi.
— Oui. Même si, ceux qui étaient là avant ton oncle ont tout inventé pour assouvir leur besoin de contrôle. Rien de tout cela n’était écrit au départ ou du moins, pas comme nous le vivons de nos jours, lui ai-je répondu.
— Je l’ai vu mon oncle, mort sur la plage. Ça m’a fait drôle. » me dit-elle.
Sa réponse m’a heurtée, je me suis approchée d’elle pour l’enlacer.
« C’est un passage difficile de la vie, vos parents doivent être profondément affectés. N’oubliez pas que c’est vous qui êtes la lumière de votre foyer. »
Par-dessus l’épaule d’Abi, j’ai vu Ani mangeant sa main. Je l’ai immédiatement retirée de sa bouche.
Pour passer la journée, j’ai préparé une petite activité à laquelle plusieurs enfants vont participer, y compris les deux intérimaires. Je les ai placés en cercle, les deux petites étaient assises de part et d’autre de moi.
« On va faire de la couture. C’est assez simple. Avec ça, vous pourrez réparer bien des choses, comme une peluche qui a bobo, par exemple. Comme ça, elle pourra vous suivre toute la vie. » leur expliquai-je à tous.
Voilà ce que je leur ai présenté en introduction en espérant les avoir motivés. J’ai expliqué à Abi comment fabriquer un tissu, assez simple. Sa petite sœur copierait sur elle. Les deux se sont appliquées en terminant après tous les autres qui étaient déjà partis vaquer à d’autres occupations plus intéressantes.
« Tante, tu connais l’histoire de notre village ? C’est la question que j’aurais aimé poser à mon oncle.
— Tu fais bien de me demander Abi, je peux vous expliquer à toutes les deux, et comme on est entre femmes, on pourra critiquer les hommes, sans qu’ils nous embêtent. » dis-je en rigolant, à quoi Abi rigola également.
En remontant l’échelle de mes souvenirs, je me suis souvenue qu’au tout début, les premiers habitants ne vivaient pas dans la falaise. Mes ancêtres sont arrivés par la mer et se sont installés juste devant le village, sur la plage, comme une petite colonie. Un jour, un pan de falaise s’écroula et écrasa une partie du camp. Après cet épisode, un abri s’est naturellement formé dans le pied de la falaise où la maison du chef prit ensuite domicile. Ils ne savaient que travailler le bois, fabriquer des vêtements et pêcher. Des familles continuent aujourd’hui ces mêmes activités. Des mariages – pas du tout forcés – sont nés pour agrandir les petites fortunes de quelques-unes d’entre elles. Par le passé, ma famille s’était unie avec celle des pêcheurs. Aujourd’hui encore, cette même lignée pêche, mais moi, j’ai abandonné mon héritage il y a longtemps.
Un jour, une armée d’humains a débarqué sur la plage. Ils sont arrivés depuis un horizon lointain, à pied. De loin, il se dit qu’ils ressemblaient à des moutons. Le meneur était habillé d’une longue robe blanche. Comment dire que nos hommes, en voyant ça, ont bien ri de lui.
Ils – les moutons – disposaient de deux choses : de gros outils qu’ils maîtrisaient ainsi qu’un gros livre que le premier portait dans une sacoche, près de lui. Ils se sont mis au travail et ont aidé les premiers à creuser dans la falaise pour s’y installer ensemble. En échange, les premiers habitants devaient les écouter. L’homme en blanc ouvrait le livre et le dictait à tout le monde. Une habitude s’était inscrite dans le quotidien des gens.
À l’époque, le village n’était pas aussi reculé dans la falaise, comparé à aujourd’hui. Abi me pose une question sur le Juste, s’il était déjà présent à ce moment-là. La réponse que je lui ai donnée n’était pas celle qu’elle pensait obtenir en retour.
« Il n’y avait pas encore de Juste, pas encore. » Ceux qui étaient là en premier et qui avaient accepté d’écouter les nouveaux arrivants demeuraient cantonnés à leurs métiers ancestraux et vivaient proches de l’entrée du village. Par des vents cruellement déchaînés, les habitants se retrouvaient les pieds dans l’eau, pendant plusieurs jours, environ une fois par an. Malgré cela, ce qui rassemblait l’ensemble des gens ici, c’étaient les cultes destinés à faire prospérer le village. Aujourd’hui, le village a évolué, les gens continuent de vivre et de croire.
*
« Abi, je suis contente de te revoir. Et Ani, plus tu grandis, plus tu deviens comme ta sœur, leur ai-je dit quand elles sont arrivées.
— Euh non merci, Ulri, hors de question. » me dit Ani.
À peine débarquée, j’ai vu l’inquiétude se dessiner sur le visage de Mali. Dans sa main, elle en tenait une autre bien plus petite, celle d’Ari. Il avait déjà reluqué toute la pièce pour analyser l’endroit. Il a ensuite lâché la main de sa mère pour se déplacer seul dans la Maison. Mon devoir était de la rassurer. Elle m’a confié que ce n’était pas elle la plus inquiète, ni même ses filles, mais bien Jagui.
« Les filles, faites visiter à Ari. » leur a demandé Mali.
Sans le moindre effort, Ani lui a répondu :
« Ce n’est pas la peine, il est déjà parti. »
Je me suis dit :
« Qu’est-ce que c’est grand ! »
Mais dans le même temps, c’est petit. L’escalier donne sur un palier de la forme d’un carré. Sur trois faces, il y a, à chaque fois deux portes. Dessus, il y a des prénoms.
« Ce doit être les chambres. »
J’ai essayé d’ouvrir la première. Elle était fermée. Pareil pour la deuxième, puis la troisième. J’ai perdu espoir et je n’ai pas essayé les autres.
J’ai fait plusieurs fois le tour du palier en laissant ma main se déplacer sur les murs et les portes. Mes deux grandes sœurs parlaient en bas. Je me suis arrêté pour m’assoir au milieu. Tout à coup, tout devint noir, de la lumière a commencée à s’échapper du dessous d’une des portes. J’ai avancé à quatre pattes pour me rendre compte. La tête collée contre le plancher, j’ai vu dans cette lumière de l’herbe bouger par le vent et éclairer par un grand soleil. Des enfants s’amusaient.
« Ari ! » J’ai reconnu la voix d’Ani. Accompagné par la rambarde, je suis retourné au rez-de-chaussée. Ma sœur, ma mère et la dame d’ici n’étaient plus là, il n’y avait qu’Ani et il n’y avait pas plus de lumière non plus. La porte d’entrée était ouverte, il y avait ma sœur devant. J’ai reconnu ses cheveux, car elle était dos à moi. Elle portait un long vêtement blanc.
« Vous allez partir ? Je vais rester là pendant combien de temps ? »
J’ai, dans le même temps, pensé à faire mon câlin infini en encerclant ses jambes. Ani m’a repoussé.
« Ani, s’il te plaît. »
Mes cils n’ont pu retenir mes larmes. Je me suis alors mis au sol pour attraper ses chevilles. J’ai fermé les yeux et j’ai appelé ma sœur, très fort.
« Ani ! Ani ! »
Je l’ai imploré pour qu’elle se retourne et me voit. Au fond, je me sentais déjà seul, même accroché à elle. J’ai senti que je me déplaçais, comme les matins, dans la maison de mes parents. Je me suis mis à rire quelques instants. En rouvrant les yeux je ne vis que les chevilles et pieds de ma sœur qui bougeaient, son corps lui, avait disparu.
AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH !
« Ari… Ari, c’est fini, ne t’en fais pas. On va venir te voir souvent, dit Ani à son petit frère.
— Tu vas te plaire ici, lui dit sa mère.
— Les enfants sont gentils et vous avez le même âge. Vous allez bien vous entendre. » ajouta la plus grande de ses sœurs.
Abi m’a confié une parole d’or à laquelle je prêterai attention.
« Tante, Ari ne pleure pas souvent. Ils sont rares et de ce fait, ils sont à prendre au sérieux. Il sentira si vous le protéger, dès lors, il arrêtera. »
Ma maman et ma grande sœur sont venues me voir il n’y a pas très longtemps. Je voudrais les voir plus, mais maman m’a dit que je devais m’y habituer.
« Venir plus souvent, ne nous aidera pas, mon fils. Toi ici et nous à la maison », m’a-t-elle dit. Ani n’est pas venue depuis deux semaines. Je l’attends.
Depuis la fenêtre de ma chambre, je vois un peu le village en contre-bas. Je m’amuse avec un miroir, dans lequel j’essaie de voir les gens passer en l’orientant au mieux. Comme si, ça m’aidait à oublier que je n’étais plus avec ma famille. Mon papa m’avait dit que le sable qu’on voit dehors, servait à faire le verre. Je me demande comment c’est possible.
J’aperçois des bébés qui pleurent, des enfants qui s’amusent, des adultes, des vieux qui attendent assis sur un banc. Dans le reflet au loin, j’ai reconnu sa silhouette. Mais je n’ai pas pu la voir plus longtemps, l’architecture m’a empêchée de la suivre. J’ai attendu sans déplacer ma glace. Elle est revenue. Avec elle, dans ses bras, il y avait un petit enfant enroulé dans un drap blanc. Plusieurs personnes en noir la suivaient. Ils prenaient tous la direction de la Jetée. J’ai accouru dans les escaliers pour rejoindre tante Ulri.
« Tante Ulri, j’ai vu Ani dehors. Des adultes tous habillés en noir la suive.
— Je sais, Ari. » m’a dit Ulri en apposant sa main fripée sur ma petite tête.
De tout mon cœur, j’espère revoir ma sœur Ani, de tout mon cœur, j’espère que ce n’est pas à cause de moi si elle ne veut plus me voir, et de tout mon cœur, j’espère qu’Ani parle encore à maman et papa.
*
Depuis qu’Ari avait aperçu sa sœur, il se faisait plus petit. Il jouait moins, parlait moins. Au lieu de ça, il restait plus près de moi. Je n’avais vu Jagui que très peu de fois, et ces fois étaient pour le moins très froides. Peut-être avait-il peur d’une vieille femme comme moi ?
« Je veux voir Ari.
— Bonjour Jagui. Attends, s’il te plaît.
— Non, me dit-il avant d’appeler son fils. Ari ! C’est moi, papa. »
Ari n’a pas répondu à son appel. Il m’a demandé où il était.
« Dans sa chambre, répondis-je.
— Où est-elle ?
— À l’étage, factuellement.
— Laisse-moi entrer, Ulri.
— Mali sait que tu es ici ? » lui demandais-je, sans réponse.
Je lui ai ouvert la porte, il a foncé vers les escaliers en prononçant le prénom de son petit garçon. Je l’ai suivi, je ne voulais pas qu’il casse tout, j’avais bien vu sa colère.
« Papa, j’ai vu Ani. J’attends de la revoir, lui dit Ari.
— Je sais mon chéri, répondit Jagui à son fils. Tu reviens à la maison aujourd’hui, avec maman et Abi. Il s’est tourné vers moi. Ulri, ne t’interpose pas, je t’en prie. Tu as été très bonne avec mes filles, mais maintenant, c’est terminé. Je ne veux plus qu’un autre de mes enfants n’aient de lien avec cet endroit. »
La venue de Jagui n’était pas de courtoisie. Je comprenais néanmoins sa motivation. Ce ne sera pas facile pour eux, mais l’amour de la famille l’emportera et Ari sera un bon petit garçon. Ari m’a confié une fois, qu’Ani lui avait expliqué ce que c’était qu’aimer. Il avait très bien compris, mais il m’a fait part d’un petit doute.
« Ce que ma sœur ne m’a pas dit, c’est comment savoir que je suis aimé ? C’est écrit nulle part et je ne ressens pas ça, être aimé.
— C’est bien, je vois qu’Ani fait une très bonne sœur, ou une très mauvaise pour amener à faire réfléchir un petit garçon comme toi Ari, ai-je répondu en premier avant de continuer. Comme tu me l’as dit, on ne peut pas le savoir, ni le lire. Tu pourrais entendre mais il ne faut jamais trop s’y fier. Tu te souviens quand nous sommes montés sur le toit du village ? »
J’avais emmené Ari sur la falaise pour lui montrer la belle vue que sa hauteur nous offre. Il y avait une embarcation déposée sur le sable et quelques femmes qui repartaient en sa direction. Ari était intrigué et s’est approché du bord. Il a fait un pas, deux pas, avant que je ne le rattrape par le bras.
« Ari, fais attention, tu pourrais tomber.
— Regarde Ulri, Ani est en bas avec un garçon. »
En effet, Ari me l’avait fait remarquer. Elles venaient d’arriver pour fraîchement repartir. Je ne les avais jamais vues auparavant, celles-ci, sans savoir n’ont plus d’où elles étaient originaires. Il est vrai que le petit garçon, tout bonnement Kali, avait une peau très proche d’elles. Elles étaient peut-être ses sœurs. Malheureusement – ou heureusement – je n’avais pas pu croiser ses parents, ils l’avaient laissé seul devant la Maison.
« Donc, te souviens-tu quand on avait vu ta sœur tous les deux, en haut. Tu t’es avancé près du vide. Eh bien, il était là, ton amour, lancé par ton cœur. Tu ne pouvais rien faire, mais si tu avais pu, tu aurais pu épargner à ta famille les maux qui la traverse. Aujourd’hui, ta famille est de nouveau présente pour toi. » Ari se mit à pleurer, gentiment.
Avant que Jagui ne reparte, je me mis à la même hauteur qu’Ari, pour lui parler convenablement. Je lui ai prononcé ces mots :
« Tu dois retourner chez toi Ari. Ta famille t’aime et elle est dévouée à te laisser grandir avec eux. Tu as de la chance. Certains de tes amis ici ne l’ont pas. Garde les yeux ouverts sur ce – ceux – qui t’entoure – t’entourent. »
J’ai déplié mon index et mon majeur pour les flécher vers ses yeux d’enfant, avant de lui adresser la parole une dernière fois.
« Car c’est par ici qu’entre la lumière qui donnera à ton cœur, toute la force nécessaire pour survivre dans ce monde. »
*
Ulri ne revit plus Ari. Tous voulurent savoir ce qui entraîna Ani à rejoindre l’Ordre et attendirent son retour.
PARTIE TROIS
Confessions
Il faisait nuit lorsque je suis partie. Je n’ai prévenu personne, de toute manière, si je l’avais fait, on m’aurait attachée à une chaise jusqu’à ce que mon idée s’envole au loin. En rassemblant quelques affaires, j’ai repassé la main sur le lit de mon petit frère, comme si je voulais vérifier sa présence auprès de moi. Je connaissais ma destination, sans quoi je n’aurais aucunement agi de la sorte. Je ne l’ai pas choisi pour autant, cette destination, je ne me sentais pas pleinement libre de bouger mes jambes et mes bras comme bon me semblait. C’était plus fort que moi, au-delà.
Une fois la porte de la maison passée, j’ai allumé une torche, car la rue était sous un noir profond. En journée, les rayons ne viennent pas jusqu’ici, très peu en tout cas. Forcée, j’ai pris la route, mais sous ma poitrine, je savais et j’acceptais ma destinée. Mes pas faisaient se soulever la fine couche de poussière blanche qui reposait sur le sol.
Un bruit sec m’a surprise, je me suis retournée et j’ai vu quelques particules retombées sagement sur leur lit. Ma marche continuait, ma cheville fut prise d’un mal abstrait, la douleur n’était pas interne. Dans le noir, je me suis baissé pour masser le haut de mon pied quand, « AH ! » j’ai ressenti autre chose que ma douce peau soignée, au contraire, on aurait dit une main, mais une main petite, une toute petite main, celle d’un enfant, peut-être même un petit garçon, je ne sais pas peut-être, « ANI ! » entendis-je. La nuit noire me brouillait la vue à un mètre à peine. J’ai descendu mon bras armé de la torche vers le sol pour y voir ce qui me tracassait, et j’y ai vu une main de petit homme. Derrière elle, je n’ai vu aucun corps, seulement cette main, accrochée à moi.
Arrivée devant là où réside le Juste, une vague, au même moment, frappa l’Arche à l’entrée du village. Dehors, le vent soufflait. La porte s’est ouverte :
« Bonjour mon Juste, prononçais-je.
— Tu es Ani. Une belle jeune femme, dans la force de l’âge. Tu sembles être désireuse, entres donc. »
Le Juste m’invita et me sermonna un moment.
« Travailler à mes côtés… Tu le sais, ton oncle était à ma place, c’est amusant. Et pour dire, ton petit frère a le même nom que lui, ça n’a pas dû l’aider, ton père. Je ne te fais pas confiance Ani, mais tu peux la gagner. Approche. »
Mon cœur se mit à pomper plus de sang encore que lors de mon premier baiser avec Siki. Il était bien laid comme homme. D’un mouvement rapide, il agrippa mon épaule, me retourna pour que je sois dos à lui pour prendre mes poignets et les lier d’une corde qu’il sortirait de sa poche.
« Emmène-la. »
D’un angle de la salle assombrie, quelqu’un s’approcha. On m’enfila un sac sur la tête au travers duquel encore moins de lumière n’entrait. Je ne savais pas où est-ce qu’on m’emmenait, cependant, je descendais et descendais des dizaines de marches. J’entendis une porte s’ouvrir, sans la voir, je pensais qu’elle était forgée d’un métal solide. L’humain qui m’accompagnait ne me donna aucun indice sur qui il était. Des deux mains, il appuya sur mes épaules pour me forcer à m’assoir, ensuite, il ôta le sac laissant à nouveau l’air frais effleurer la petite boule plantée au milieu de mon visage. Sa silhouette était si proche de moi, que même le peu de lumière entrant derrière dessinait de toute façon ses contours. Il m’a délié les mains et s’est retiré vers la sortie. J’ai bien obéi et suis restée assise. Il a pris le soin de refermer la porte, ou plutôt, la grille qui m’enfermait dans un creux de falaise. En face de moi, rien, le vide.
Le jour s’est levé et les rayons du soleil percèrent le vide, changeant la teinte bleue et froide de la nuit en une teinte jaune et chaude. Je peux au moins me mettre debout dans cette cage, et dessiner des cercles avec mes pieds. Je n’ai que ma tête pour me parler, même pas ma voix, bloquée par un tissu noué à l’arrière de mon crâne.
La nuit revient, le jour réapparaît, plusieurs fois, deux ou trois journées.
Je compris assez vite où j’étais lorsqu’il commençait à pleuvoir autre chose que la pluie. Évidemment, les corps sont jetés ici et moi, je vois ça d’en bas, la Fosse. Cette pluie atypique s’est arrêtée, sans elle je n’étais plus aussi divertie. Devant moi, la personne qui m’avait accompagnée ici se pointa. Je la regardais me parler.
« Comment vas-tu, Ani ? As-tu aimé le petit spectacle ? C’est mieux que votre cirque pittoresque sur le sable, n’est-ce pas ? me dit-elle.
— Merci de demander, je suis impressionnée. » lui donnais-je en réponse.
En écoutant sa voix, c’était une femme, mais c’est tout ce que je pouvais discerner d’elle.
« J’ai besoin de m’assurer que tu vas nous servir utilement. Qu’attends-tu de l’Ordre ? me posa-t-elle.
— Je recherche un homme, vieux. Vous devez savoir de qui je parle, il vous a servi fut un temps, donnais-je en guise de manifeste.
— Ta vengeance est bien audacieuse. Venger ton oncle avec ce qui l’a tué, c’est couillu. Soit. » me répondit-elle avant de s’en aller, me laissant à nouveau dans cet endroit moisi.
Quelques cycles nycthéméraux passèrent encore jusqu’à qu’on me sorte d’ici.
Le Juste et sa servante m’ont donnée de quoi m’habiller comme l’Ordre le veut, toute blanche. Les deux me regardèrent me changer. Le Juste ne détourna pas son lourd regard de moi.
« Tu vois Ani, c’est ici que nous préparons tout. C’est assez rudimentaire, mais du moment que les gens nous écoutent, nous n’avons pas besoin de plus. Avant tout, je dois t’expliquer ce que nous représentons, me dit-il.
— Bien mon Juste, répondis-je en baissant légèrement mon buste lui montrant ainsi, que je l’écoutais avec attention.
— Demain, tu iras à la Maison, pour amener les enfants où nous sommes. Mais ne tarde pas trop là-bas sinon, cette vieille qui garde les enfants ne te lâchera pas.
— Bien mon Juste, je ferai attention. »
Avant qu’il ne me raconte ce qu’il voulait, je connaissais déjà un bout du passé de notre village que cette même vieille m’avait racontée dans mon enfance.
« Écoute-moi attentivement, commença-t-il. Notre Vérité veut que votre race nous ait voulut du mal. Par définition, les gens d’ici incarnent le Mal, qui réside au fond de leur être. Notre Devoir est de le laisser bien enfoui chez eux. Nous souhaitions seulement cohabiter, mes ancêtres avaient fait un long chemin pour arriver jusqu’ici et aux autres.
— L’Ordre n’est pas isolé ici ? demandais-je avec un ton reposé.
— Partiellement. Nous sommes Neuf le long de ses côtes.
— Neuf, ici ?
— Ailleurs, nous n’avons pas uniquement rejoint ce village. La côte est parsemée de races abominables. On se doit d’homogénéiser les peuples, vois-tu, sans quoi il y aurait des dérives et un désordre sans nom. Il n’y avait pas ce village quand mes ancêtres se sont liés avec les tiens. Les gens étaient dehors, pauvres, sans voir demain, ni après-demain. Ce que l’Ordre a apporté ici, c’est la richesse, il a tout bâti ici. Une fois protégés au cœur de la falaise, ils ont voulu tout, comme nous, tout ce que nous avions apporté.
— Mes ancêtres ont commis une erreur, alors.
— Bien sûr, Ani. Nous avions tout, le pouvoir, la force d’avoir tout bâti et ils voulaient se l’accaparer. Donc oui, leur erreur a été de croire qu’un Homme leur avait offert cette chance de grandir, mais non, cet Homme, c’est le Juste, puis l’Ordre puis, Là-Haut. De Là où Il siège, Il plonge sa main et vient récupérer les gens qui reposent dans la Fosse, pour se nourrir.
— Pauvres gens…
— On nous a attaqués, nous avons riposté. Il y a eu des morts malheureusement, mais ils nous ont servis. Grâce à eux, l’Ordre a pu leur offrir une raison de vivre pour Lui, dans la paix et la liberté.
— Ils n’ont pas pu vous attaquer physiquement, ils n’avaient aucune chance.
— En effet, il a fallu qu’ils gardent les prises de pêches et les troquent entre eux. Ils ont voulu provoquer la famine. Tôt ou tard, ça leur serait retombé dessus. Tu vois, lorsqu’une vague de décès a surgi, ils ont demandé à celui qui était Juste de les aider. Sinon, le toit leur serait tombé sur la tête.
— Aujourd’hui nous le vivons bien mon Juste, je vous l’assure.
— Oui, ce n’a pas été simple pour l’Ordre. Malgré tout, certains rats sont encore là, mais ils nous sont utiles. »
*
Les traits de mon visage ne devaient en rien dessiner une forme. Rien ne devait transparaître, ni émotion, ni expression. Rien. Son geste a fait de moi son coupable et celui de ses parents. Malgré notre rapprochement récent, moi, je ne lui avais rien promis. Grandir avec l’insouciance de ce que peut devenir une relation entre une fille et un garçon n’est regrettable uniquement lorsqu’on en prend pleinement conscience. On reste jeune, mais on vieillit tout de même. Ce que je ne veux pas être ou vivre, c’est ce qu’un homme m’a raconté dans une maison où j’ai vécu longtemps dans ma vie :
« Passer trente ans, on change d’âge deux fois par an. Une fois pour soi et une fois pour ses enfants. »
Chacun dans un coin, chacun son jeu, chacun observe chacun. Pouvais-je réellement comprendre la nature de ces regards enfantins ? Comme si tout était écrit, jusqu’à hier seulement. Il semblait soigné à l’extérieur. Bien entendu, chaque individu montre ce qu’il souhaite aux autres et cette règle, elle ne lui a pas échappé.
Jouer d’abord et finir serrer l’un à l’autre, cherchant par tous les moyens de coloniser l’esprit de son partenaire d’un attachement véridique – ou falsifié. Encore faut-il entièrement donner de soi et ne pas faire de ce jeu fraîchement neuf, une rustine dissimulée sur un cœur.
Ma foi, il était tout de même beau garçon, trop moche encore pour être un homme, mais trop grand pour être cet enfant qui m’avait pour passion. Malgré une envie bien gardée, je n’ai rien osé lui promettre, car seule, j’avais encore tant à faire, dont, retrouver cette liberté que je quête ces derniers temps. En revanche, aujourd’hui n’était pas une étape m’amenant à mes fins, juste une anecdote simplette resurgissant d’un passé abandonné – si un passé j’ai eu. Pendant, qu’entourée d’un petit peuple, j’embaumais ce grand garçon que je connaissais. Un autre, plus petit, que je connaissais aussi, me fixait d’un air dérouté, comme s’il voyait, à ma place, une fantôme.
Libération
Leurs paroles résonnent dans ma tête, mon cerveau s’emplit de leur voix et de leur visage. J’essaie de résister, mais du fond de mon être, je sais ce qu’elles m’ont fait, je ressens non pas un poids, mais un but qui me transperce. Je ne suis pas comme elles, je viens d’un ailleurs, mais alors pourquoi sont-elles venues me voir ? La nuit a déjà bien avancé et je n’ai toujours pas fermé l’œil.
Ce jour-là, en passant l’Arche, Kali et moi étions trempés au point de laisser des flaques d’eau se former derrière nous. Du trajet entier, on s’est tenu la main, n’énonçant pas le moindre mot. Le bruit de nos pas résonnait dans toute cette grotte blanche dans laquelle nous avons grandi et où nous mourrons peut-être aussi.
« Crache sur le despote. » me dit une des cinq femmes en repartant vers son bateau, je ne sais plus laquelle. Kali était pris de vertiges et de bouffées de chaleur qui le faisait suer à grosses gouttes. Il s’est arrêté pour retirer son haut de jeune homme. Je me suis servie de son vêtement pour le tamponner et éliminer les gouttes à la surface de sa peau, bras, torse, ventre, visage et dos. Je ne l’avais jamais vu nu et aussi vulnérable qu’à ce moment. Entre ses omoplates, était inscrit : VIII.
*
La disciple du Juste et lui-même étaient en pleine discussion lorsque moi, j’attendais qu’on me dise quoi faire. Je n’avais pas encore vu son visage, je n’avais entendu que sa voix.
« Demain nous les présenterons. Je dois rattraper ce qu’a manqué mon prédécesseur et tu m’aideras, Ani.
— Mon Juste, elle n’est pas encore formée comme moi je le suis. Elle ne pourra pas vous servir correctement, dit l’autre en s’opposant à son interlocuteur.
— Écoute, j’ai une autre mission pour toi. Ani nous a rejoint car une quête l’a motivée, mais elle est une quête de vengeance. Et la vengeance, n’aboutit jamais bien lorsqu’on l’exerce pour soi-même, dit le Juste. Tu t’occuperas des deux autres dans le même temps.
— Bien mon Maître, acquiesça la fille.
— Ani ?
— Je vous suis, Maître » dis-je en me prosternant.
Ce matin, les enfants sont tous là. Leurs parents font confiance au Juste, qui en retour, leur offrira chance et vie simple. Le soleil est levé depuis peu, nous éclairant d’une lumière blanche de printemps. Tous sont bien en ligne, à genoux dans une herbe fragile flanchant face à la brise.
« Mon Juste, les morts ressentent-ils du bonheur une fois dans la Fosse ?
— Sans leurs maux, de toute évidence, oui.
— Alors comment se fait-il que personne ne souhaite mourir s’ils sont malheureux ?
— En toute objectivité, c’est un manque crucial de confiance en eux, Ani. Toi, moi et ce qui les dépasse.
— Ne seraient-ils pas plus heureux hors de la Fosse ?
— À quel endroit penses-tu ?
— Je ne pense pas avoir la réponse mon Juste. Sous quelques grains de sable peut-être ou dans la mer…
— Comment cela te vient à l’esprit ? Le sable, la mer, jamais on ne peut croire à cela. La mer récupère les âmes pour les faire renaître ailleurs. Il n’y a rien dans l’horizon. On doit les donner, les âmes des gens d’ici, pour nourrir Celui qui nous donne notre chance. C’est vide, là-bas. Ceux naissant ici doivent y rester. Leur volonté, s’il l’applique ne les poussera que dans un mauvais sens. Ce que nous défendons dispose de bien meilleures vertus. »
La brise entrant dans mes yeux les fait suinter légèrement.
« Y êtes-vous allés, de l’autre côté de la mer ? En êtes-vous sûrs ?
— Oui. Maintenant, Ani, n’attends pas plus longtemps, s’il te plaît. »
Je pris la réponse du Juste comme acquis. J’ai fait se lever le premier enfant. Tous les autres ont tourné la tête vers moi. J’avançais vers chacun d’eux au fur et à mesure. Tous, désormais, avaient les yeux bandés. Le neuvième se retrouvait maintenant face à moi. Dans ses yeux reposait la peur, l’impuissance, l’odeur d’une fin toute proche qu’il n’avait pas choisie. Comme pour ses autres compagnons, je me suis exécutée. Ma main gauche a fusionné avec sa joue droite, ma main droite, avec sa joue gauche. J’ai surélevé mon menton pour atteindre son front et lui donner un baiser blanc par mes lèvres teintées de craie. Ensuite, je lui ai pris ses mains pour les déposer sur le tissu compressant ma poitrine. Comme me l’avait expliqué mon Maître, je leur donnerai la force et le pouvoir de survivre en le faisant.
« Ne bouge pas. » ai-je dit à l’enfant. Il fixa mon entre-poitrine, que je venais d’exposer en déboutonnant le haut de ma tenue, et pensa alors que ce que j’y cachais lui était destiné. Dommage pour lui, il n’aura pas cette chance. J’ai fermé les yeux pour lui sourire. J’ai usé de ma main gauche pour abaisser le bandeau sur ses yeux, puis j’ai amené ma main droite par-dessus les siennes qui sont toujours collées à moi, pour attraper la dague qui traversera, quelques instants plus tard, horizontalement, la gorge de mon Maître.
« Tu ne mérites pas de contempler l’horizon. Maintenant, chute. »
Je l’ai aidé en le frappant d’un coup de pied dans le dos. À son grand regret, son âme renaîtra ailleurs. En espérant qu’elle fasse de son prochain hôte, une meilleure personne – si ce qu’il disait était vrai.
Le vent balayait mes cheveux, rien à part son bruit ne faisait vibrer mes tympans. « Ani. » appela une voix douce et familière. Je me suis retourné pour voir qui m’avait appelé.
« Kali, aide-moi, tu veux ? »
J’ai demandé à Kali de rester ici avec les enfants, cette affaire n’était pas encore conclue. Je me suis mise à marcher vers l’escalier menant au village quand il m’arrêta.
« Lâche. Reste ici, je t’ai dit. Je m’en vais sarcler pour de bon, lui dis-je sur un ton agressif.
— Ani, est-ce que toi aussi, tu le ressens ? me demanda Kali
— Le moment viendra où je les remercierai pour m’avoir donné la force et la clé de leur espoir. Toi aussi Kali, merci de m’avoir guidé. Tu grandiras avec Ari, et tu pourras lui montrer tout ce que tu sais faire, je veux qu’il soit comme toi. C’est cette même nuit que je suis partie. Je te voyais, mais je ne pouvais plus t’approcher. Mon but s’était dessiné, je n’avais plus besoin de toi. J’ai voulu te protéger. »
La raison résidait au fond de moi. Seulement, depuis combien de temps ? Kali aussi le savait. Mes parents le savaient-ils eux aussi ?
Le village est encore calme. Je me retrouve sans cette longue robe blanche que j’ai balancée depuis le haut de la falaise, les bras et les épaules à nu, le tissu désormais imbibé d’un sang bien rouge et mon arme, quant à elle, est désormais bien plus visible dans mes mains. D’un regard noir et attentif, je me suis mise à déambuler dans le village, à la Jetée, autour de la Maison, dans la Nef, jusqu’à l’Arche. La bouche serrée et les sourcils froncés. Je passe au détour d’une ruelle, voyant une chaise abandonnée et un cigare fumant, encore frais. Je me suis approché et je vis cet homme à terre, l’abdomen garni d’une faille, bien ventilé.
« Tu connaissais mon oncle toi ? Et tu ne m’as rien dit.
— Oui. J’ai honte de mon histoire, me dit-il en coupant sa phrase d’une respiration bruyante.
— Tu ne penses avoir rien fait, mais tu m’as aidé aujourd’hui. Le Juste a disparu. Alors merci, mais tu aurais dû protéger mon oncle. » ai-je terminé.
L’homme regarda sa main ensanglantée, il ne pouvait plus être sauvé. Je lui ai demandé :
« C’est elle ? ce à quoi il me répondit.
— Va à la Maison. »
Étant arrivée près de la Maison, je n’ai ressenti aucune présence, je n’ai entendu aucun bruit hormis les petits orphelins agglutinés dans un coin à l’extérieur. Un d’eux m’a dit :
« Tante Ulri a eu mal pour nous. » Après quoi, je suis entrée. En effet, Ulri avait bien protégé les petits habitants de son nid. Elle n’avait plus que ses deux pouces, ses autres doigts arrachés étaient au sol.
« Elle cherche Kali. Elle sait pour le petit, me dit Ulri accompagné par quelques larmes.
— Il est avec moi, elle ne l’aura pas, lui ai-je répondu. Ari n’est pas avec les autres enfants ?
— Ton père est venu le reprendre. Il vit de nouveau chez vous. »
J’ai quitté Ulri l’air remonté. Je dois la retrouver avant que Kali n’arrive dans ses mains.
Plus bas dans la Nef, j’ai aperçu Georgi. Il avait une démarche douteuse, à tous les coups, ses yeux étaient vitreux, pauvre type.
Une fois devant l’endroit où je travaillais, j’ai clenché assez facilement, comme si la porte était mal refermée avant d’entrer.
« Y a quelqu’un ? » Pas un bruit. J’avance. Rien.
« Qu’est-ce que tu fais là ? prononça une voix d’homme.
— Tari, je voulais m’excuser. » commençais-je quand, sortie de nulle part, une robe identique à celle que je portais se jeta sur Tari. Mes oreilles ont commencé à saturer en entendant la colère dans sa voix. « REGARDE-MOOIIII ! OUI ! AIE PEUR ! »
Elle a relevé sa capuche et a brandi une lame hors de sa ceinture qu’elle commença à planter, planter, planter, planter, planter par dix fois dans le corps habillé de Tari.
« Tu nous as trahis. Tu m’as trahie, je t’aimais pour de vrai, quand même. Il m’a dit de faire ça. Ça fait longtemps que je ne t’avais pas vu. » Et elle se pencha sur lui en rangeant ses cheveux d’un côté pour l’embrasser délicatement, les larmes aux yeux.
Sur le moment, je ne compris pas vraiment ce que je voyais, mais j’en étais sûre, évidemment. J’ai dénoué la corde qui retenait mon pantalon, je me suis mise derrière elle en passant la corde autour de son cou avant de serrer, tirer, serrer, tirer, très fort, très longtemps, jusqu’à que mes mains me brûlent avant de relâcher. Le corps de la fille s’est écrasé sous le poids du sol.
Pour voir son visage, je l’ai retourné. Elle était belle avec ses cheveux noirs et ses yeux verts.
Lumière
Je marche seule, à contre-sens de tous les gens qui s’activent autour de moi. Tous vont dans la même direction, ont-ils eu la chance de la choisir et, est-ce la bonne ? Nous sommes tous bloqués ici. Naître et mourir au même endroit ? Vraiment ? Non. Rien n’est stimulant pour moi ici.
Avec du sang désormais inscrit sur mes mains, je suis devenue marginale, de par mon acte sauvage. Je ne pouvais plus accepter ceux qui organisaient ma vie, celle de mes parents, de ma grande sœur et de mon petit frère.
Plus j’avance, plus je faiblis. Toute la rage qui s’est emmagasinée en moi retombe lourdement et alourdit mes muscles, verrouille mes membres. Je n’aimerais pas me voir dans un miroir, mes yeux doivent être si noirs.
Je prends la direction de la maison de mes parents. La rue est calme, une ou deux personnes me voient, sans un mot. J’approche. La porte n’est pas ouverte et les volets le sont à moitié, assez pour y placer un œil, assez pour gogner.
« Tu es revenu et tu es beau. » pensais-je en voyant Ari. Avec lui à la table, mes parents sont calmes et semblent apaisés. Sur la commode derrière eux ne trône aucune bouteille, signe que mon père s’est résigné, c’est bien.
« Maman ! appela Abi. Viens, viens ! » Ma mère a balancé son torchon, laissant trempé par mégarde, un coin dans un bol de soupe – j’ai deviné laquelle rien qu’à la couleur – et est partie la rejoindre.
Sous la table, je vois une fillette recroquevillée, la tête sur les genoux. C’est moi. Enfin, c’était. Je suis invisible, personne ne me voit et je ne fais aucun bruit. De quoi j’ai peur ? Ma mère surgit à la table et glisse à l’oreille de mon père une courte phrase, trois mots peut-être. Mon père a réagi en affichant un sourire et Ari a éclaboussé son haut en jouant avec son repas.
« Est-ce utile pour moi de rentrer ? Heureux comme je les vois, je ne veux que voir cela durer jusqu’à ma mort. »
Je suis repartie, toujours faible voire encore plus. Mes yeux se ferment quelques secondes, puis se rouvrent, mais je continue d’avancer. Toujours sous mon air appauvri, traînant des pattes, le visage fermé, je descends les escaliers menant à la Nef. À la dernière marche, il y a, à ma droite l’Arche, à une bonne centaine de mètre. La direction m’est toujours indiquée.
« Sors, va sur le sable. » me disent-elles.
Encore plus faiblarde, je continue d’avancer, le pantalon rougit par mes mains qui s’égouttent, pleurant un sang qui n’est pas le mien. Je sens qu’on me regarde. La tête baissée, les passants autour de moi se rassemblent et forment un corridor. Ils professent des messes basses sur ma personne, pas assez fort pour que je puisse les entendre, puis, quoi qu’ils disent, j’en ai rien à foutre. Qu’ils parlent ! Ma vue s’obscurcit alors, jusqu’à tomber.
Le cliquetis de l’Horloge résonne derrière moi, il doit être neuf, ou dix heures, je ne sais plus vraiment.
« Grande sœur ! Par ici ! Vers moi la sortie !
— Ari… » ça ne peut pas être lui. Ne me faites pas croire ça, il est avec ma famille. Laissez-le.
« Non, tu as raison jeune fille, me dit la voix dans ma tête. Pense à lui, il n’y a que lui qui t’aurais sourie si tu étais entrée tout à l’heure. Toi, tu connais la valeur de ton geste, tu les aimes et tu les as sauvés. »
Ari, mon petit frère, ma lumière. Je pense à toi tous les jours depuis que tu es né. Comme papa, comme maman, comme Abi. Guide-les, fais qu’ils se retrouvent encore mieux, reste à la maison.
Dans le tunnel où je suis désormais seule, Ari est au fond et m’attend, là où entre la lumière, le seul point blanc sur ce tableau noir. Je suis dans la bonne direction, c’est par ici.
Au bout de moi-même, je me relève et sors, jusqu’à fouler le sable séché par un vent sec. Au bout du monde, je pose à terre mes deux genoux, face à la mer qui m’a vu grandir et me verra partir. Au loin sur l’eau, quelque chose se rapproche.
*
Le visage grimacé tourné vers un ciel brillant, Ani le sait, elle va partir et ne reverra plus jamais sa famille.
FIN
Mot de fin
Merci infiniment d’avoir pris le temps de lire et d’arriver jusque ces quelques mots.
Moins d’une année s’est écoulée entre la première phrase et la dernière. L’idée a germé lorsque je me suis retrouvé seul, au cours d’une balade sur une plage à marée basse avec d’un côté la mer et de l’autre les falaises de craie. Les personnages sont tirés de mon expérience, de ce que je suis et de ce que je connais, et qui, une fois fusionnés, pourrait ressembler à un être humain, aussi complexe que nous sommes.
Je n’ai aucunement souhaité offrir l’objet parfait car c’est impossible. Néanmoins, j’ai pris beaucoup de plaisir à écrire et me creuser les méninges à la pelle, pensant faire quelque chose de bien et de soigné.
Je voudrais aussi mettre en lumière mes inspirations car, rien ne vient du néant : Océan mer, écrit par Alessandro Barrico et les relations entre les personnages ainsi que le cadre géographique et sa poésie ; Avaler du sable, écrit par Antônio Xerxensesky dont la plume a résonné d’un naturel comme rarement j’ai pu lire jusqu’alors ; Neverhome, écrit par Laird Hunt et son personnage principal. J’espère que votre curiosité vous y emmènera un jour.
Merci à mes amis, nos échanges me font le plus grand bien. Dans sa pluralité, merci à la famille qui m’entoure et, pour vous qui n’êtes plus là, j’ai quelque part en moi, une pensée pour vous.
Bien à vous,
SMD
Contact : smd.auteur@gmail.com
